Les cartes crypto ont atteint un nouveau niveau d’adoption en juillet 2026, avec 759 millions de dollars de dépenses enregistrées par les principaux programmes suivis par Paymentscan. Mais derrière ce chiffre se joue une bataille beaucoup plus importante : celle des stablecoins et des blockchains capables de faire circuler le dollar numérique rapidement, à faible coût et sans que l’utilisateur ait besoin de comprendre la technologie.
À première vue, une carte crypto ressemble à une carte bancaire classique. L’utilisateur la présente chez un commerçant, la transaction est autorisée et le commerçant reçoit sa monnaie habituelle. Pourtant, derrière cette expérience familière, l’infrastructure peut être radicalement différente. Le solde de l’utilisateur peut être constitué de stablecoins, la valeur peut circuler sur une blockchain et la conversion en monnaie traditionnelle peut n’intervenir qu’au moment du règlement.
C’est ce qui rend les dernières données de Paymentscan particulièrement intéressantes. Les programmes de cartes crypto suivis par la plateforme ont généré environ 759 millions de dollars de dépenses en juillet 2026, contre environ 306 millions un an plus tôt. Le volume a donc été multiplié par environ 2,5 en douze mois. Le nombre de transactions a lui aussi fortement progressé, avec près de 9 millions d’opérations enregistrées sur le mois.
Mais le véritable changement ne se trouve pas uniquement dans la croissance du volume. Il se trouve dans la nature de l’argent utilisé.
Les stablecoins prennent la place du Bitcoin
La première génération de cartes crypto reposait largement sur une idée simple : permettre aux détenteurs de Bitcoin, d’Ether ou d’autres cryptomonnaies de dépenser leurs actifs dans le monde réel. Le problème était que ces actifs sont volatils. Dépenser 100 dollars de Bitcoin revient à vendre une fraction d’un actif dont le prix peut augmenter ou diminuer fortement quelques heures plus tard.
Les stablecoins changent complètement cette équation. Un utilisateur qui possède 500 USDC dispose d’un actif conçu pour conserver une valeur proche de 500 dollars. Lorsqu’il dépense 50 dollars, il ne renonce pas à une éventuelle plus-value future sur un actif volatil. Il utilise simplement une représentation numérique du dollar.
Les données de Paymentscan montrent justement que les stablecoins dominent désormais les dépenses effectuées avec les cartes crypto. L’USDC représenterait environ 58 % du volume observé, tandis que l’USDT en représenterait environ 26 %. Les autres stablecoins occupent une place beaucoup plus réduite.
Ce résultat est important car il oblige à revoir la manière dont on parle des « paiements crypto ». Une grande partie de ces paiements ne consiste plus réellement à dépenser du Bitcoin ou de l’Ether. Il s’agit de dépenser des dollars tokenisés.
Le marché des cartes crypto devient ainsi progressivement un marché du dollar numérique.
USDC et USDT, deux dollars numériques mais deux écosystèmes
USDC et USDT remplissent globalement la même fonction : représenter une valeur stable proche du dollar sur une blockchain. Pourtant, leurs écosystèmes respectifs sont assez différents.
USDC, émis par Circle, est particulièrement présent dans les applications financières, les fintechs et les infrastructures institutionnelles. Il bénéficie également d’une intégration importante dans l’écosystème Ethereum et ses différentes couches de mise à l’échelle.
USDT, émis par Tether, possède de son côté une implantation historique extrêmement forte dans les marchés émergents, les plateformes d’échange et certaines infrastructures de transfert. Son association avec Tron est particulièrement importante. Le réseau est devenu l’un des principaux rails de circulation de l’USDT dans le monde, notamment pour les transferts où le coût et la rapidité sont essentiels.
Le choix du stablecoin est donc souvent lié au choix de la blockchain. Et c’est ici que le marché des cartes crypto devient particulièrement intéressant : derrière une même carte, plusieurs architectures peuvent désormais fonctionner.
Pourquoi Ethereum ne suffit pas
Ethereum reste une infrastructure centrale de l’économie des stablecoins. Le réseau apporte une forte sécurité, une grande liquidité et un écosystème extrêmement développé. Mais faire passer des millions de petits paiements directement sur Ethereum serait économiquement peu efficace.
Pour une transaction de plusieurs millions de dollars, payer des frais de réseau relativement élevés peut être acceptable. Pour un achat de 5 ou 10 dollars, la situation est très différente.
C’est précisément pour cette raison que les Layer 2 prennent de l’importance. Optimism, Base et d’autres réseaux construits autour d’Ethereum cherchent à déplacer une grande partie des transactions hors de la couche principale afin de réduire leur coût, tout en conservant un lien avec l’écosystème Ethereum.
Optimism est particulièrement intéressant dans cette évolution. Son architecture permet de traiter les transactions sur une couche secondaire avant de s’appuyer sur Ethereum pour une partie de la sécurité et du règlement. Pour les paiements, cette approche permet d’envisager des transactions beaucoup moins coûteuses que sur Ethereum directement.
Base suit une logique comparable, avec un avantage supplémentaire lié à son intégration avec Coinbase. La blockchain peut ainsi être intégrée directement dans des produits financiers et des interfaces que les utilisateurs connaissent déjà. L’utilisateur n’a pas besoin de savoir qu’il utilise un Layer 2 d’Ethereum. Le réseau devient simplement une composante technique de l’application.
Solana choisit une autre voie
Solana représente une approche différente. Il ne s’agit pas d’un Layer 2 d’Ethereum, mais d’une blockchain indépendante conçue autour d’un débit élevé et de coûts de transaction faibles.
Cette architecture la rend naturellement intéressante pour les paiements. Lorsqu’un système doit traiter des millions de petites transactions, le coût unitaire devient déterminant. Une blockchain capable de traiter rapidement ces opérations pour une fraction de centime dispose d’un avantage évident.
Solana s’est ainsi imposée dans une partie croissante de l’écosystème des paiements en stablecoins et des cartes crypto. Son intérêt ne réside pas seulement dans la spéculation sur le token SOL, mais dans sa capacité à devenir un réseau de règlement pour des applications financières qui doivent fonctionner en permanence.
Tron présente encore une autre configuration. Le réseau est particulièrement associé à l’USDT et bénéficie d’une très forte utilisation pour les transferts de dollars numériques. Sa place dans les paiements rappelle qu’une blockchain n’a pas nécessairement besoin de dominer tous les segments de la crypto pour devenir importante. Il suffit parfois qu’elle soit extrêmement efficace pour un usage précis.
La compétition entre Ethereum, Optimism, Base, Solana et Tron n’est donc pas simplement une compétition entre cryptomonnaies. C’est une compétition entre rails de paiement.
La carte masque toute cette complexité
C’est probablement l’aspect le plus important du phénomène.
Imaginons un utilisateur qui détient 500 USDC sur son portefeuille. Il entre dans un magasin et paie 40 dollars avec sa carte crypto. Le terminal du commerçant ne voit ni USDC, ni Ethereum, ni Solana, ni Base. Il voit une carte.
L’infrastructure du programme de carte vérifie le solde disponible, débite ou réserve la valeur correspondante et organise ensuite le règlement. Selon le modèle utilisé, les stablecoins peuvent être convertis en monnaie traditionnelle avant le règlement du paiement ou intervenir plus directement dans certaines étapes du processus.
Pour le commerçant, rien de fondamental ne change. Il continue à utiliser son terminal et reçoit sa monnaie habituelle.
C’est précisément cette abstraction qui pourrait permettre aux stablecoins de se développer massivement. Le commerçant n’a pas besoin d’installer un wallet. Il n’a pas besoin d’accepter directement l’USDC. Il n’a pas besoin de choisir une blockchain. Il n’a même pas besoin de savoir qu’une blockchain intervient quelque part dans la transaction.
La blockchain devient invisible.
Cette évolution est essentielle. Les premières applications crypto demandaient à l’utilisateur de comprendre les wallets, les clés privées, les réseaux, les frais de transaction et les conversions entre actifs. Les nouveaux produits cherchent au contraire à supprimer toute cette complexité.
L’utilisateur veut simplement payer.
Visa et Mastercard ne sont pas nécessairement les ennemis des stablecoins
Cette évolution explique également pourquoi les grands réseaux de paiement ne cherchent pas simplement à combattre les stablecoins.
Ils cherchent à les intégrer.
Visa a développé des programmes permettant aux émetteurs de cartes de relier des stablecoins aux réseaux de paiement traditionnels. Mastercard suit également cette stratégie en développant des infrastructures permettant aux actifs numériques de rejoindre ses réseaux de paiement.
La logique est finalement assez simple : les réseaux de cartes possèdent déjà les commerçants, les terminaux, les systèmes d’autorisation et une grande partie des infrastructures nécessaires à l’acceptation mondiale des paiements. Les stablecoins apportent autre chose : une nouvelle manière de stocker et de déplacer la valeur.
Les deux technologies peuvent donc être complémentaires.
La carte devient l’interface visible.
Le stablecoin devient la monnaie.
La blockchain devient le rail.
Le réseau de paiement assure la connexion avec le commerce traditionnel.
C’est probablement beaucoup plus réaliste que le scénario d’un remplacement brutal de Visa ou Mastercard par une blockchain.
La véritable bataille se joue sur quelques centimes
Pour comprendre pourquoi les différentes blockchains se livrent une telle compétition, il faut regarder l’économie d’un paiement.
Sur une transaction de 10 000 dollars, quelques centimes de frais de réseau sont négligeables. Sur une transaction de 2 dollars, ils peuvent devenir significatifs. Et lorsqu’un système traite des millions d’opérations, quelques fractions de centime peuvent représenter des millions de dollars de coûts.
Une infrastructure destinée aux paiements doit donc combiner plusieurs qualités : des frais très faibles, une capacité importante, une finalité rapide, une disponibilité permanente et suffisamment de liquidité pour permettre les conversions.
Mais chaque architecture possède ses compromis.
Ethereum offre une sécurité et une liquidité considérables, mais son coût et sa capacité limitent son intérêt pour les microtransactions directes. Les Layer 2 comme Optimism et Base permettent de réduire considérablement le coût des opérations, mais reposent sur une architecture différente. Solana privilégie une blockchain très performante dès sa couche principale. Tron s’est imposée sur certains marchés grâce notamment à l’importance de l’USDT.
Il n’existe donc pas encore de « blockchain Visa ».
Le marché est encore en train de déterminer quels réseaux seront les plus efficaces pour transporter la monnaie numérique à grande échelle.
Et les transferts internationaux suivent exactement la même logique
Cette architecture ne concerne d’ailleurs pas uniquement les cartes.
Un transfert international peut suivre exactement le même principe. Un utilisateur européen envoie des euros. Une infrastructure financière peut convertir cette valeur en stablecoin, la faire circuler sur une blockchain, puis la convertir en monnaie locale à l’arrivée.
Le bénéficiaire peut finalement recevoir des francs CFA sans jamais avoir détenu de cryptomonnaie.
La blockchain n’est alors plus une monnaie utilisée par le consommateur. Elle devient un rail de compensation entre deux systèmes financiers.
C’est notamment la logique que l’on retrouve dans des services comme IPercash : le stablecoin peut être utilisé en arrière-plan pour déplacer et compenser la valeur entre différentes zones monétaires, tandis que l’utilisateur final conserve une expérience entièrement fondée sur les monnaies traditionnelles.
La carte crypto et le transfert international deviennent ainsi deux applications d’une même architecture. Dans les deux cas, le stablecoin permet de faire circuler rapidement une valeur numérique, tandis qu’une autre couche du système s’occupe de la relation avec l’utilisateur et la monnaie locale.
Le wallet pourrait devenir le nouveau compte bancaire
Cette évolution pose une question beaucoup plus large.
Qu’est-ce qu’un compte financier lorsque l’utilisateur peut conserver des dollars numériques dans un wallet, recevoir de l’argent, envoyer des fonds à l’étranger, payer avec une carte et convertir instantanément ses avoirs dans différentes monnaies ?
La frontière entre compte bancaire, wallet crypto, compte multidevise et compte de paiement commence alors à disparaître.
Le wallet ne sert plus seulement à conserver des tokens.
Il devient progressivement un compte financier programmable.
Et la carte n’en est plus que l’interface physique.
C’est probablement pour cette raison que les données de Paymentscan méritent davantage d’attention qu’un simple record de volume. Les 759 millions de dollars dépensés en juillet ne représentent encore qu’une petite fraction du marché mondial des paiements. Il serait donc prématuré de parler de révolution généralisée.
Mais la direction prise est particulièrement intéressante.
Les stablecoins ne cherchent plus seulement à remplacer les dollars détenus dans un wallet. Ils commencent à s’intégrer aux systèmes qui permettent de dépenser, transférer et recevoir ces dollars.
La crypto commence à disparaître derrière ses propres applications
C’est peut-être le paradoxe de cette nouvelle phase.
Plus les infrastructures crypto deviennent performantes, moins l’utilisateur devrait avoir besoin de savoir qu’il les utilise.
Il ne choisit pas nécessairement Solana ou Base avant de payer. L’application peut choisir le réseau pour lui. Il ne décide pas toujours quel stablecoin utiliser. Le système peut sélectionner celui qui offre le meilleur coût ou la meilleure liquidité. Il ne se demande pas comment la transaction est réglée. Tout cela se déroule derrière l’interface.
C’est exactement ce qui s’est produit avec Internet. La plupart des utilisateurs n’ont aucune idée du fonctionnement de TCP/IP, des protocoles de routage ou des serveurs DNS lorsqu’ils envoient un message ou regardent une vidéo.
La blockchain pourrait suivre le même chemin.
Elle pourrait cesser d’être un produit visible pour devenir une infrastructure invisible.
Et c’est probablement la meilleure manière de comprendre les 759 millions de dollars de dépenses enregistrés en juillet.
Ce chiffre ne signifie pas que des millions de personnes ont décidé de remplacer leur carte bancaire par une carte « crypto ». Il signifie qu’une nouvelle architecture financière commence à s’installer derrière les interfaces traditionnelles.
Un consommateur peut payer en euros, en dollars ou en francs CFA. Le commerçant peut recevoir sa monnaie habituelle. Entre les deux, pourtant, un stablecoin peut avoir circulé sur une blockchain.
Le véritable changement n’est donc peut-être pas que nous allons tous payer en crypto. C’est que nous allons de plus en plus utiliser une infrastructure crypto sans même nous en rendre compte.
La bataille entre Ethereum, Optimism, Base, Solana, Tron et les autres réseaux ne se joue finalement pas seulement sur le prix de leur token ou le nombre de transactions qu’ils peuvent traiter.
Elle se joue sur une question beaucoup plus fondamentale :
quelle blockchain deviendra le rail invisible de la monnaie numérique ?
