L’Afrique est souvent présentée comme un immense marché crypto en devenir, comme si les mêmes usages, les mêmes besoins et les mêmes trajectoires se reproduisaient d’un pays à l’autre. La dernière enquête de Kasi Insight sur les cryptomonnaies raconte une histoire beaucoup plus intéressante. Publiée le 20 juillet 2026 sous le titre « Africa’s Crypto Leaders Are Emerging, But Market Dominance Is Far From Uniform », elle compare l’évolution de l’adoption dans 20 marchés africains entre décembre 2022 et juin 2026. Son principal enseignement tient presque dans son titre : des leaders émergent, mais aucun modèle ne domine uniformément le continent. Et cette fragmentation pourrait finalement être l’une des grandes forces de l’Afrique dans la prochaine phase de développement des actifs numériques.
Il faut d’abord comprendre ce que cette étude dit, mais aussi ce qu’elle ne dit pas. Les données détaillées de l’édition 2026 ne sont pas entièrement accessibles publiquement, ce qui ne permet pas de construire sérieusement un classement exhaustif des pays africains les plus crypto-friendly ou de donner un taux d’adoption précis pour chacun. En revanche, Kasi Insight met clairement en avant une évolution différenciée des marchés étudiés, avec des pays qui accélèrent davantage que d’autres et des différences persistantes dans les niveaux de détention, les usages et les actifs privilégiés. L’intérêt du rapport est donc moins de chercher un nouveau « champion africain de la crypto » que de comprendre pourquoi le continent ne suit pas une trajectoire unique.
Cette diversité n’est d’ailleurs pas nouvelle. L’étude publiée par Kasi Insight en 2023, basée sur une enquête menée à la fin de 2022 auprès de plusieurs milliers de répondants dans une vingtaine de pays africains, avait déjà montré que la réalité était beaucoup plus nuancée que les classements habituels. Environ 66 % des personnes interrogées avaient déjà entendu parler des cryptomonnaies, mais la détention réelle restait nettement plus faible. Selon les indicateurs retenus dans les différentes synthèses du rapport, environ 8 % des répondants déclaraient alors détenir des cryptomonnaies, tandis qu’une proportion significative en avait déjà possédé auparavant. Bitcoin dominait largement les actifs détenus. Mais surtout, les pays qui apparaissaient en tête sur certains indicateurs n’étaient pas nécessairement ceux que l’on aurait spontanément désignés comme les grandes puissances africaines de la crypto.
Cette observation est fondamentale. Elle montre que le poids économique d’un pays, le volume de transactions crypto qui y circule et le pourcentage de sa population qui détient des actifs numériques sont trois choses différentes. Le Nigeria peut être une place majeure pour les volumes et l’activité crypto sans être systématiquement numéro un lorsqu’on rapporte la détention à la population. À l’inverse, un marché beaucoup plus petit peut afficher un niveau de pénétration particulièrement élevé sans représenter un volume comparable. Pour une entreprise qui cherche à lancer un service financier, cette différence est loin d’être anecdotique.
Car la vraie question n’est plus seulement de savoir combien d’Africains connaissent Bitcoin ou possèdent des cryptomonnaies. Il faut désormais comprendre pourquoi ils les utilisent.
C’est probablement l’évolution la plus intéressante de ces dernières années. Au début de la vague crypto africaine, une grande partie de l’attention était concentrée sur la notoriété. Combien de personnes connaissent Bitcoin ? Combien ont déjà acheté une cryptomonnaie ? Combien envisagent de le faire ? Ces indicateurs étaient importants pour mesurer la naissance du marché. Mais à mesure que l’écosystème mûrit, ils deviennent insuffisants. Une personne peut parfaitement connaître Bitcoin sans jamais en acheter. Une autre peut utiliser un stablecoin plusieurs fois par mois sans considérer qu’elle « fait de la crypto ». Et une entreprise peut utiliser une infrastructure blockchain sans que ses clients aient la moindre idée de la technologie qui se trouve derrière.
C’est probablement dans cette direction que le marché africain est en train de se déplacer : de la crypto comme objet de curiosité ou de spéculation vers la crypto comme infrastructure financière.
Le phénomène est particulièrement logique dans un continent où les besoins financiers sont très différents d’un marché à l’autre. Dans un pays où l’accès aux services bancaires reste limité, la priorité peut être l’accès à des services financiers numériques. Dans un autre, la question centrale sera le transfert d’argent depuis la diaspora. Ailleurs encore, ce sera la protection contre la volatilité d’une monnaie locale, l’accès à des devises étrangères, le paiement d’un fournisseur international ou simplement la possibilité de déplacer de la valeur plus rapidement.
Dans ce contexte, Bitcoin, les stablecoins et les autres actifs numériques ne remplissent pas nécessairement la même fonction.
Bitcoin peut être considéré comme un actif d’investissement ou de conservation de valeur à long terme. Les stablecoins peuvent être davantage utilisés comme instruments de règlement et de transfert. Les blockchains peuvent servir de rails à des services financiers sans que leurs utilisateurs ne détiennent eux-mêmes de cryptomonnaies. La tokenisation peut enfin ouvrir d’autres perspectives autour des actifs financiers ou réels. Parler de « l’adoption crypto » comme d’un phénomène homogène revient donc progressivement à mélanger des usages qui n’ont pas grand-chose en commun.
C’est aussi pour cette raison que la question de la confiance devient déterminante.
Kasi Insight insiste justement dans ses travaux récents sur le passage progressif d’un marché dominé par la découverte et la spéculation vers une infrastructure financière plus durable. Le prochain obstacle ne serait donc plus seulement la notoriété. Il serait la capacité des acteurs de l’industrie à convaincre les utilisateurs que ces nouveaux services sont suffisamment fiables, transparents et utiles pour entrer dans leur vie quotidienne.
Cette transition est importante. Un utilisateur peut être fasciné par Bitcoin et pourtant ne jamais lui confier une partie significative de son épargne. Il peut en revanche utiliser tous les jours un service qui exploite un stablecoin en arrière-plan si celui-ci lui permet de recevoir plus rapidement de l’argent de l’étranger, de payer un fournisseur ou de convertir automatiquement une devise en une autre. L’utilité peut donc devenir plus importante que la fascination.
C’est précisément là que l’Afrique pourrait développer un modèle original.
Le continent n’est pas condamné à reproduire le chemin suivi par les marchés occidentaux. Le Mobile Money l’a déjà démontré. Dans plusieurs pays africains, les populations ont adopté massivement des services financiers sur téléphone sans attendre que le système bancaire traditionnel atteigne partout le même niveau de pénétration. Le téléphone est devenu un point d’entrée vers les paiements, les transferts et parfois l’épargne.
La prochaine étape pourrait être similaire avec les infrastructures blockchain. L’utilisateur africain n’aura pas forcément besoin de devenir un utilisateur de crypto au sens traditionnel du terme. Il pourrait simplement utiliser un portefeuille qui permet de recevoir des FCFA, des euros ou des dollars, de transférer de l’argent dans un autre pays et de payer un commerçant, tandis qu’un stablecoin ou une blockchain assure une partie du règlement derrière l’écran.
Autrement dit, la crypto pourrait réussir en Afrique précisément au moment où elle cessera de ressembler à de la crypto.
Cette perspective est particulièrement intéressante pour le Cameroun. Le pays ne figure pas spontanément dans les mêmes conversations que le Nigeria, le Kenya ou l’Afrique du Sud lorsqu’on parle de marchés crypto africains. Pourtant, les travaux antérieurs de Kasi Insight avaient déjà fait apparaître le Cameroun de manière intéressante sur certains indicateurs d’adoption. Cela ne suffit évidemment pas à en faire un leader en 2026, puisque les données détaillées de la nouvelle étude ne sont pas publiques dans leur intégralité. Mais cela montre qu’il existe au Cameroun un terrain qui mérite d’être observé avec davantage d’attention.
La question devient alors : pourquoi un marché comme le Cameroun pourrait-il être intéressant pour les nouveaux services financiers numériques ?
La réponse se trouve probablement moins dans le trading de cryptomonnaies que dans la combinaison de plusieurs réalités locales. Le pays possède une forte utilisation du Mobile Money, une importante diaspora, des besoins considérables de transferts internationaux et une économie intégrée à un espace monétaire régional. À cela s’ajoute une population jeune et familiarisée avec les services numériques. Si les infrastructures de paiement régionales continuent de devenir plus interopérables, le potentiel ne réside pas nécessairement dans la création d’un nouveau marché spéculatif, mais dans la construction de passerelles entre ces différents univers.
C’est là que les stablecoins pourraient devenir particulièrement intéressants.
Prenons un transfert entre un Camerounais installé en France et sa famille à Yaoundé. Le donneur d’ordre pense en euros. Le bénéficiaire pense en FCFA. Aucun des deux n’a nécessairement envie de détenir du dollar numérique ou de manipuler une blockchain. Pourtant, un stablecoin pourrait servir de couche de règlement entre les deux systèmes, à condition que son utilisation soit conforme au cadre réglementaire applicable. Le client continuerait à voir une opération en euros et une réception en FCFA. La technologie crypto deviendrait une infrastructure invisible.
Cette logique pourrait également s’appliquer aux entreprises. Une PME camerounaise qui travaille avec des partenaires étrangers pourrait bénéficier de rails de paiement fonctionnant en continu, avec moins d’intermédiaires et des délais potentiellement plus courts. Une fintech pourrait connecter Mobile Money, comptes bancaires, paiements internationaux et stablecoins dans une même expérience. Un commerçant pourrait accepter un paiement sans avoir à comprendre si la valeur a transité par une blockchain.
C’est probablement ce que l’on devrait surveiller dans les prochaines années : non pas uniquement la progression du nombre de portefeuilles crypto, mais l’intégration progressive des technologies crypto dans des services financiers que les utilisateurs considèrent comme parfaitement ordinaires.
Cette évolution rejoint d’ailleurs une autre transformation qui commence à apparaître dans la finance africaine : celle du portefeuille universel. Le modèle ne serait plus celui d’une application dédiée à un seul usage, mais d’une interface réunissant compte bancaire, Mobile Money, cartes, épargne, crédit, assurance, transferts internationaux, investissements, cashback et programmes de fidélité. Les stablecoins pourraient être utilisés en coulisses pour certains règlements, les smart contracts pour automatiser certaines opérations et l’intelligence artificielle pour rendre l’ensemble compréhensible à l’utilisateur.
Dans un tel système, demander si le client « utilise la crypto » deviendrait presque une question obsolète.
Il pourrait utiliser quotidiennement une infrastructure blockchain sans jamais acheter de Bitcoin. Il pourrait recevoir un transfert international réglé en stablecoin sans jamais détenir lui-même un stablecoin. Il pourrait bénéficier d’une assurance dont certaines opérations sont automatisées par des smart contracts sans connaître le terme. Et il pourrait utiliser une application financière dont une partie des transactions repose sur des rails on-chain sans jamais ouvrir un explorateur blockchain.
C’est peut-être là que l’étude de Kasi Insight prend toute sa valeur. Le fait que les leaders africains émergent sans qu’une domination uniforme ne s’installe montre que le continent ne suit pas un modèle unique. Et il serait probablement contre-productif de chercher à lui en imposer un.
Le Nigeria n’a pas besoin de devenir le Cameroun. Le Kenya n’a pas besoin de reproduire l’Afrique du Sud. Le Cameroun n’a pas besoin de copier le Nigeria. Chaque marché peut développer une combinaison différente de monnaie locale, Mobile Money, stablecoins, paiements numériques, investissement et services blockchain en fonction de ses propres contraintes et de ses propres besoins.
Cette diversité pourrait même devenir un avantage compétitif.
L’Europe cherche aujourd’hui à construire un cadre réglementaire commun pour harmoniser les marchés crypto. Les États-Unis cherchent à intégrer progressivement les stablecoins dans leur système financier. L’Afrique, elle, pourrait construire quelque chose de différent : une multitude de cas d’usage locaux connectés par des infrastructures régionales et internationales.
La prochaine phase de l’adoption crypto africaine ne sera donc peut-être pas celle d’une explosion uniforme du nombre de détenteurs de Bitcoin. Elle pourrait être celle d’une hybridation progressive de la finance traditionnelle et des infrastructures numériques.
Et dans cette perspective, le succès ne se mesurera plus uniquement au nombre d’Africains capables de citer Bitcoin ou Ethereum. Il se mesurera au nombre de personnes qui pourront envoyer de l’argent à l’étranger plus facilement, payer un fournisseur plus rapidement, accéder à un produit financier depuis leur téléphone, épargner sans friction ou recevoir un paiement international sans avoir à comprendre ce qui se passe derrière.
La question n’est donc plus vraiment de savoir si l’Afrique va adopter la crypto. Les données de Kasi Insight montrent déjà que le phénomène est suffisamment installé pour que certains marchés se détachent clairement. La véritable question est désormais quelle crypto pour quel usage, dans quel pays et pour quel besoin ?
Et c’est précisément pour cela que l’Afrique pourrait ne jamais avoir un seul modèle crypto.
Elle pourrait en avoir plusieurs dizaines.
Et derrière cette apparente fragmentation pourrait se cacher quelque chose de beaucoup plus important : un continent où la blockchain, les stablecoins, le Mobile Money et la monnaie traditionnelle finissent par se fondre dans une même infrastructure financière, au point que l’utilisateur ne sache plus — et n’ait plus besoin de savoir — quelle technologie fait circuler son argent.
