Le débat autour de l’euro numérique semble, à première vue, concerner essentiellement les Européens. La Banque centrale européenne prépare une version numérique de l’euro destinée à compléter les espèces, tandis que les acteurs privés de la crypto développent leurs propres monnaies numériques, notamment sous la forme de stablecoins. Pourtant, derrière cette confrontation entre monnaie publique et monnaie privée se joue une transformation qui pourrait dépasser largement les frontières de la zone euro.

Pour les économies qui entretiennent un lien monétaire étroit avec l’Europe, la question est particulièrement intéressante. C’est notamment le cas de la zone CEMAC, où le FCFA est arrimé à l’euro à une parité fixe de 1 euro pour 655,957 FCFA. Si l’euro entre progressivement dans l’ère numérique, ce ne sont donc pas seulement les moyens de paiement européens qui pourraient évoluer. Ce sont potentiellement les infrastructures permettant de faire circuler la valeur entre l’Europe et l’Afrique centrale.

L’euro numérique ne serait que le début

La Banque centrale européenne travaille depuis plusieurs années sur un euro numérique. Son ambition est relativement simple à comprendre : permettre aux citoyens européens de disposer d’une forme numérique de monnaie de banque centrale utilisable pour leurs paiements du quotidien.

L’enjeu est toutefois beaucoup plus grand que le simple remplacement des billets par une application mobile.

L’euro numérique pourrait coexister avec une autre catégorie d’acteurs qui connaît déjà une croissance spectaculaire : les stablecoins privés. Ces jetons, généralement adossés à une monnaie officielle comme le dollar ou l’euro, peuvent circuler sur des réseaux blockchain et être transférés quasiment instantanément, sans nécessairement passer par les infrastructures bancaires traditionnelles.

C’est précisément cette coexistence qui inquiète Erald Ghoos, CEO d’OKX Europe. Dans une récente interview accordée à Cryptoast, le dirigeant estime qu’un euro numérique peut parfaitement cohabiter avec les stablecoins privés. Ce qui lui paraît beaucoup plus problématique serait la constitution d’un monopole public sur la monnaie numérique.

Le débat est important, car il pose une question qui dépasse largement la technologie : qui contrôlera les infrastructures monétaires de demain ?

La banque centrale fournira-t-elle uniquement la monnaie ? Les banques fourniront-elles les comptes ? Les entreprises privées construiront-elles les wallets et les réseaux de paiement ? Ou les stablecoins finiront-ils par devenir eux-mêmes des infrastructures monétaires mondiales ?

La réponse pourrait être : un peu tout cela à la fois.

MiCA montre déjà comment cette bataille fonctionne

L’Europe a déjà commencé à répondre à cette question avec le règlement MiCA. Le texte ne cherche pas simplement à interdire les stablecoins. Il établit un cadre réglementaire qui détermine quels émetteurs peuvent proposer leurs actifs sur le marché européen et dans quelles conditions.

L’exemple de Tether est particulièrement révélateur. L’USDT reste le stablecoin dominant à l’échelle mondiale, mais son absence de conformité au cadre européen a profondément modifié sa disponibilité sur les plateformes réglementées de l’Union européenne.

OKX Europe a ainsi dû retirer l’USDT de son offre de trading pour les utilisateurs européens. Plus récemment, la plateforme a mis en place une possibilité de conversion à sens unique : un utilisateur peut déposer des USDT puis les convertir en un stablecoin conforme, notamment l’USDC, sans pouvoir effectuer l’opération inverse.

Ce détail est loin d’être anecdotique.

Il montre que la réglementation européenne ne fait pas nécessairement disparaître l’usage des stablecoins. Elle peut plutôt réorienter les flux vers certains stablecoins considérés comme compatibles avec le nouveau cadre réglementaire.

Autrement dit, les autorités ne contrôlent pas forcément uniquement la monnaie. Elles peuvent aussi influencer les rails sur lesquels cette monnaie circule.

Et c’est ici que le sujet devient particulièrement intéressant pour l’Afrique centrale.

Le FCFA se trouve déjà de l’autre côté du pont

Le FCFA de la CEMAC n’est pas une monnaie isolée du système monétaire européen. Sa valeur est liée à l’euro par une parité fixe.

Cela signifie que l’évolution de l’euro constitue mécaniquement un sujet important pour l’économie monétaire camerounaise et, plus largement, pour les pays utilisant le franc CFA d’Afrique centrale.

Jusqu’à présent, cette relation s’exprime essentiellement à travers le système bancaire traditionnel. Les transferts entre l’Europe et le Cameroun passent par des banques, des établissements de paiement, des opérateurs de transfert de fonds et, de plus en plus, des fintechs.

Mais imaginez maintenant que l’euro lui-même puisse circuler nativement dans des infrastructures numériques beaucoup plus ouvertes.

C’est là que l’apparition simultanée de l’euro numérique et des stablecoins en euros pourrait devenir intéressante.

L’enjeu ne serait pas nécessairement que les Camerounais abandonnent le FCFA au profit de l’euro numérique. Ce scénario serait beaucoup trop simpliste.

L’enjeu pourrait être tout autre : l’euro pourrait devenir un nouveau rail numérique permettant de faire circuler plus facilement la valeur jusqu’à la zone FCFA.

Une nouvelle génération de transferts internationaux

Prenons un cas très concret.

Un Camerounais vivant en France souhaite envoyer de l’argent à sa famille au Cameroun. Aujourd’hui, la chaîne peut être relativement longue : paiement en euros, traitement par un opérateur, conversion, compensation, transfert vers un partenaire local, puis crédit du bénéficiaire en FCFA.

Avec des infrastructures basées sur les stablecoins, une partie de cette chaîne peut déjà être simplifiée.

L’expéditeur peut payer en euros. Un intermédiaire peut convertir cette valeur en stablecoin. Le jeton peut ensuite être transféré quasiment instantanément vers une infrastructure financière située dans un autre pays. Le bénéficiaire final reçoit, lui, des FCFA sur son compte bancaire ou son portefeuille Mobile Money.

La monnaie utilisée pour le règlement international et la monnaie utilisée par le bénéficiaire n’ont donc pas besoin d’être les mêmes.

C’est un point essentiel.

Le stablecoin n’a pas nécessairement besoin de remplacer le FCFA pour être utile au Cameroun.

Il peut simplement devenir le rail permettant de transporter la valeur jusqu’au moment où celle-ci est convertie en FCFA.

C’est une distinction fondamentale entre la monnaie et l’infrastructure monétaire.

Et si l’euro numérique accélère cette transformation ?

L’arrivée de l’euro numérique pourrait renforcer cette tendance, même si son objectif premier reste domestique.

Car une fois qu’une monnaie officielle possède une représentation numérique standardisée, la frontière entre paiement, transfert et règlement devient beaucoup plus poreuse.

Le secteur privé pourrait parallèlement développer des stablecoins en euros destinés à des usages différents : échanges internationaux, paiements entre entreprises, règlement d’actifs numériques, transferts instantanés ou intégration dans des applications financières.

L’Europe pourrait donc se retrouver avec plusieurs formes de représentation numérique de l’euro.

D’un côté, la monnaie numérique de banque centrale.

De l’autre, des stablecoins privés émis dans un cadre réglementaire.

Et autour de ces monnaies, tout un écosystème de wallets, d’applications, de fintechs et de réseaux blockchain.

C’est exactement la raison pour laquelle la déclaration d’Erald Ghoos mérite d’être regardée au-delà du seul marché européen.

La véritable bataille ne sera peut-être pas de savoir quelle monnaie numérique gagne.

Elle pourrait être de savoir quelle infrastructure devient la plus utilisée pour déplacer la valeur.

Le paradoxe européen

Il existe ici un paradoxe assez fascinant.

L’Europe cherche à renforcer sa souveraineté monétaire en développant un euro numérique. Elle souhaite notamment disposer d’une infrastructure européenne de paiement qui ne dépende pas entièrement d’acteurs étrangers.

Mais les stablecoins en euros pourraient simultanément donner à la monnaie européenne une caractéristique qu’elle possède beaucoup moins aujourd’hui : la capacité à circuler nativement sur les réseaux blockchain mondiaux.

Un euro tokenisé peut être envoyé à n’importe quelle heure, intégré dans un programme informatique, utilisé dans une application financière ou transféré entre deux portefeuilles numériques sans reproduire exactement le fonctionnement d’un virement bancaire traditionnel.

L’euro pourrait ainsi devenir plus facilement une monnaie numérique internationale, même si l’euro numérique de la BCE lui-même n’a pas été conçu comme un instrument destiné à remplacer les réseaux de paiement internationaux.

Et cette évolution pourrait avoir des conséquences pour les pays dont la monnaie est déjà liée à l’euro.

Le FCFA pourrait profiter de cette évolution

Il serait tentant de considérer cette transformation comme une menace pour le FCFA.

Ce serait pourtant aller trop vite.

Le FCFA pourrait au contraire bénéficier de la création de nouveaux rails numériques connectés à l’euro.

Le principe est assez simple : l’euro reste l’ancre, le FCFA reste la monnaie locale, et le stablecoin devient éventuellement l’infrastructure de règlement entre les deux écosystèmes.

Cela pourrait rendre les transferts internationaux plus rapides, moins coûteux et plus automatisables.

C’est précisément là que les fintechs africaines ont une carte à jouer.

Elles n’ont pas forcément besoin de créer une nouvelle monnaie. Elles peuvent construire les infrastructures permettant de connecter les monnaies existantes.

Un Camerounais peut continuer à recevoir des FCFA. Une entreprise camerounaise peut continuer à tenir sa comptabilité en FCFA. Un commerçant peut continuer à accepter le Mobile Money.

Mais derrière cette apparente simplicité, la compensation internationale pourrait être effectuée avec des actifs numériques.

La révolution ne serait alors pas visible dans le portefeuille du consommateur.

Elle se produirait dans les tuyaux.

La véritable question : qui contrôlera ces tuyaux ?

C’est probablement ici que le débat sur le monopole évoqué par le CEO d’OKX prend toute son importance.

Si les monnaies numériques publiques deviennent dominantes, les banques centrales pourraient conserver une influence majeure sur l’infrastructure monétaire.

Si les stablecoins privés prennent davantage d’importance, le secteur privé pourrait contrôler une partie croissante des rails de paiement.

Et si les deux modèles coexistent, comme le souhaite Erald Ghoos, le système financier pourrait devenir beaucoup plus hybride.

C’est probablement le scénario le plus intéressant.

La banque centrale émet la monnaie. Les banques la distribuent. Les fintechs construisent les interfaces. Les blockchains assurent certains règlements. Les stablecoins permettent de transporter la valeur. Et les monnaies locales restent utilisées par les populations.

Dans ce modèle, le consommateur ne sait même plus nécessairement quel réseau a transporté son argent.

Il sait simplement qu’il a envoyé 100 000 FCFA et que son destinataire a reçu 100 000 FCFA.

De l’euro au FCFA : le prochain grand chantier

La question de l’euro numérique ne devrait donc pas être analysée uniquement sous l’angle de la concurrence entre la BCE et les entreprises crypto.

Elle annonce potentiellement une transformation beaucoup plus profonde : la dissociation progressive entre la monnaie que l’on utilise et l’infrastructure qui la transporte.

C’est déjà ce que les stablecoins commencent à démontrer.

Et pour la zone CEMAC, cette évolution est particulièrement intéressante. Parce que le FCFA est déjà arrimé à l’euro, la numérisation de l’économie européenne pourrait créer de nouveaux ponts entre les deux espaces monétaires.

La question n’est donc pas de savoir si le FCFA sera remplacé par un stablecoin en euros.

Elle est de savoir si, demain, un FCFA pourra être envoyé à travers une infrastructure qui n’aura plus grand-chose à voir avec les réseaux bancaires traditionnels.

C’est une nuance considérable.

La prochaine révolution monétaire ne consistera peut-être pas à changer de monnaie.

Elle pourrait simplement consister à changer les rails sur lesquels cette monnaie circule.

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