Décryptage. Alors que la zone CFA célèbre discrètement les quatre-vingts ans d’une monnaie controversée, une idée venue des franges de la tech bouscule les dogmes monétaires : créer une nouvelle monnaie locale adossée à des réserves de Bitcoin. Pour les économistes les plus hétérodoxes, ce n’est plus une lubie de « cyberpunks », mais une réponse rationnelle au piège de la captation de la croissance.

Un constat s’impose à qui observe les grandes tendances économiques sur le très long terme : l’énergie, la monnaie et la production de richesse sont les trois faces d’une même réalité. L’économie n’est rien d’autre que de l’énergie transformée, et la monnaie n’en est que la représentation fidèle. Cette intuition, partagée par une frange croissante d’économistes hétérodoxes, éclaire d’un jour nouveau le destin contrarié du franc CFA, cette monnaie commune à quatorze pays d’Afrique francophone qui fête discrètement son quatre-vingtième anniversaire.

Au cœur de cette analyse se trouve un mécanisme que l’on pourrait appeler le « prélèvement invisible ». Il fonctionne ainsi. L’État ou la banque centrale augmente la masse monétaire plus vite que la croissance réelle de l’économie. Cette création supplémentaire dilue mécaniquement le pouvoir d’achat de la monnaie déjà en circulation. Les prix montent, l’épargne des citoyens perd de la valeur, mais aucun impôt n’a été voté, aucune mesure fiscale n’a été débattue. C’est une taxe silencieuse, un prélèvement qui échappe au consentement démocratique. En zone CFA, ce mécanisme est bien réel, et les prévisions récentes de la BCEAO pour l’UMOA comme de la BEAC pour la CEMAC montrent une accélération marquée de la croissance monétaire, avec des projections atteignant respectivement quinze pour cent et onze pour cent d’ici 2026.

Mais le cas du franc CFA présente une singularité qui le rend plus problématique encore que le modèle américain ou européen. Là où le prélèvement invisible profite au Trésor américain ou aux banques centrales nationales, en zone CFA la captation est à double détente. Il y a d’abord la captation locale, classique, par laquelle les États africains bénéficient du seigneuriage pour financer leurs déficits. Mais il y a surtout la captation franco-africaine, moins connue du grand public. Une part significative des réserves de change des pays de la zone est en effet centralisée dans le fameux « compte d’opérations » du Trésor français. En contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée qu’elle offre, la France capte indirectement une partie des bénéfices liés à la création monétaire. C’est l’épine dorsale d’une relation monétaire post-coloniale que les esprits les plus radicaux n’hésitent pas à qualifier de servitude monétaire. Comme le résume un consultant financier basé à Abidjan, le problème n’est pas tant l’inflation, qui reste maîtrisée dans la zone, que l’incapacité structurelle à capter localement la richesse que l’on génère soi-même.

C’est précisément à ce point de blocage qu’une idée nouvelle gagne du terrain dans les cercles d’analyse économique les plus audacieux. Bitcoin, loin des clichés qui en font une simple bulle spéculative, possède des propriétés monétaires remarquables. Il n’est pas une monnaie du quotidien, car son offre fixe le rend trop rigide pour les échanges courants, mais il constitue en revanche un étalon de valeur quasi parfait pour servir de réserve. Pourquoi l’or a-t-il échoué dans ce rôle ? Parce qu’il possède une valeur industrielle et ornementale qui parasite sa fonction monétaire. Chaque fois que l’industrie accélère, la demande explose et la monnaie disparaît dans la production, créant des tensions déflationnistes. Pourquoi le dollar vacille-t-il ? À cause du célèbre paradoxe de Triffin, qui condamne toute monnaie nationale aspirant à l’universalité : aucun pays ne peut être à la fois le banquier du monde en fournissant des liquidités à toute la planète et gérer sainement ses propres déficits sans affaiblir sa monnaie.

Bitcoin, lui, ne sert à rien d’autre qu’à être de la monnaie. Il n’a pas d’incarnation physique, pas d’usage industriel, pas de valeur ornementale. On ne peut pas le fondre pour fabriquer des panneaux solaires, ni le transformer en bijou. Sa seule existence est celle d’un registre comptable décentralisé, et c’est précisément sa force. Dès 2010, Hal Finney, le premier destinataire d’une transaction Bitcoin, voyait l’actif non comme un moyen de paiement pour acheter son café du matin, mais comme une « high-powered money », une monnaie de réserve immuable sur laquelle peuvent s’adosser d’autres monnaies plus flexibles.

Dès lors, si l’on applique ce raisonnement à la zone CFA, une proposition audacieuse émerge. Les pays africains francophones pourraient envisager de créer une nouvelle monnaie locale – appelons-la provisoirement « l’Afriq » – dont l’émission serait strictement adossée à des réserves de Bitcoin détenues par la Banque centrale. Le modèle serait transparent et d’une simplicité radicale. La BCEAO ou la BEAC acquerrait progressivement des bitcoins, les conserverait dans des coffres numériques multisig dont l’accès serait rigoureusement contrôlé. Pour chaque Afriq mis en circulation, l’institution devrait détenir une quantité déterminée de Bitcoin en réserve, un ratio public et auditable en temps réel par n’importe quel citoyen sur la blockchain. La valeur de l’Afriq pourrait flotter librement par rapport au Bitcoin, mais la contrainte d’émission serait absolue : pas d’Afriq sans Bitcoin.

Les avantages d’un tel système seraient considérables. D’abord, la fin du prélèvement invisible. Impossible de créer de la monnaie pour éponger des déficits budgétaires ou financer des dépenses publiques excessives puisque toute émission nécessite une contrepartie réelle en Bitcoin. Ensuite, une indépendance monétaire effective. La France n’aurait plus à « garantir » quoi que ce soit, car la garantie ne viendrait plus d’un État tiers mais d’un protocole mathématique décentralisé, impartial et qui n’appartient à personne. Enfin, une crédibilité sans tutelle. La nouvelle monnaie hériterait de la confiance dans Bitcoin, ce que certains appellent le « point de Schelling » monétaire du vingt et unième siècle – ce consensus spontané qui pousse l’humanité entière à se mettre d’accord sur un même étalon sans qu’aucune autorité centrale ne l’impose.

Reste l’objection majeure, celle que l’on oppose systématiquement à ce type de proposition : la volatilité. Un Bitcoin qui perd quarante pour cent de sa valeur en un mois ne va-t-il pas entraîner l’Afriq dans sa chute et provoquer une crise bancaire immédiate ? C’était une objection presque rédhibitoire il y a encore quelques années. Mais la tendance est là, implacable. La volatilité annualisée du Bitcoin est passée de près de quatre-vingts pour cent en 2021 à environ quarante-deux pour cent en 2025. Elle a donc été divisée par deux en seulement quatre ans. Surtout, elle est désormais comparable à celle d’actions comme Nvidia ou Tesla, des actifs certes volatils mais que les investisseurs institutionnels et même certaines banques centrales intègrent sans broncher dans leurs stratégies de diversification.

Les signaux d’adoption institutionnelle se multiplient. Les États-Unis ont officiellement établi une Réserve Stratégique de Bitcoin en mars 2025. Le gouvernement américain est déjà, de fait, le plus grand détenteur de Bitcoin au monde avec environ deux cent sept mille unités issues de saisies judiciaires. Le Brésil étudie une proposition de loi visant à placer cinq pour cent de ses réserves de change en Bitcoin. El Salvador fait figure de pionnier assumé. La Suède, la Pologne et jusqu’à la République Tchèque évoquent sérieusement l’idée d’intégrer une petite part de Bitcoin dans leurs réserves. Dans ce contexte, la volatilité résiduelle n’est plus perçue comme un obstacle insurmontable mais comme un risque à gérer, à l’instar des fluctuations des devises traditionnelles.

Pour la zone CFA, le chemin ne sera ni court ni simple. Nul n’imagine remplacer le franc CFA par une monnaie adossée à Bitcoin dès demain matin. Mais une stratégie pragmatique en trois temps est parfaitement envisageable. Dans un premier temps, les banques centrales pourraient diversifier leurs réserves en y intégrant une petite part de Bitcoin, de l’ordre de un à cinq pour cent, à titre expérimental et pour se prémunir contre d’éventuelles surprises géopolitiques. Dans un second temps, il s’agirait de protéger et d’encourager l’épargne locale en permettant aux citoyens et aux entreprises de détenir librement du Bitcoin, de l’utiliser pour des transactions transfrontalières et de le conserver comme réserve de valeur complémentaire au FCFA. Dans un troisième temps enfin, lorsque la volatilité se sera suffisamment tassée et que la confiance dans le protocole sera devenue incontestable, la zone pourrait franchir le pas d’une monnaie partiellement ou totalement adossée.

Rire aujourd’hui de cette proposition, la ranger au rayon des utopies crypto-anarchistes, serait une erreur d’analyse. La zone CFA vit un paradoxe qui devient chaque année plus intenable : une stabilité apparente, une inflation maîtrisée, une convertibilité garantie par la France, mais une captation chronique de la valeur produite localement. Les prévisions de croissance de la masse monétaire que nous avons citées plus haut ne sont pas neutres. Elles signifient que chaque année, un peu plus de la richesse créée par le travail et l’industrie des Africains s’évapore dans le mécanisme du prélèvement invisible, au bénéfice des États émetteurs et, indirectement, du Trésor français.

Bitcoin n’est pas une solution miracle, et personne ne prétend le contraire. Mais il offre une troisième voie, libérée de l’arbitraire politique et de la double dépendance. Une monnaie adossée à Bitcoin cesserait d’être la dette de quiconque. Elle ne serait plus la promesse d’un État faillible, ni la contrepartie d’une tutelle post-coloniale. Elle deviendrait la chose de tous, régie par un code impartial, transparent, et dont les règles sont connues à l’avance par l’ensemble des participants. C’est en ce sens que l’on peut parler, sans provocation, d’une véritable émancipation monétaire.

Dans vingt ans, quand les premiers États africains auront constitué leurs réserves stratégiques en Bitcoin, quand la volatilité se sera encore tassée sous l’effet d’une adoption massive, quand les réseaux de paiement de seconde couche comme Lightning irrigueront les marchés de Lomé à Douala en passant par Yaoundé et Abidjan, l’idée d’un FCFA sans contrepartie souveraine véritable apparaîtra peut-être comme une curiosité historique, une survivance d’une époque où la monnaie était encore l’apanage exclusif des États et de leurs banques centrales. La vraie question n’est pas de savoir si ce scénario adviendra un jour, mais quand la zone CFA trouvera le courage politique d’en explorer sérieusement les contours. Le temps, lui, commence à presser.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *