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Réglementation hostile, listes noires internationales, infrastructures défaillantes — les résidents des pays de la zone FCFA se heurtent à un mur invisible dès qu’ils tentent d’accéder aux grandes plateformes de cryptomonnaie. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une accumulation de contraintes structurelles qui, prises ensemble, font de l’Afrique centrale la région du monde la plus hermétiquement exclue de la finance numérique.

Partons d’un constat simple. Un résident de Douala, de Libreville ou de Brazzaville qui tente d’ouvrir un compte sur Coinbase, Binance ou Kraken se heurte, dans la très grande majorité des cas, à un rejet — ou à une vérification d’identité qui ne passe jamais. Pas de message d’erreur explicite. Pas de recours. Juste un dossier qui tourne indéfiniment, ou un formulaire qui renvoie vers une page vide. Pour beaucoup d’utilisateurs, l’expérience ressemble à frapper à une porte dont personne ne répond.

Ce n’est pourtant pas une défaillance technique. C’est la somme de décisions rationnelles prises par des acteurs différents, dont les logiques convergent vers le même résultat : l’exclusion de fait des résidents de la zone FCFA du marché mondial des actifs numériques.

Le GAFI, premier fossoyeur

Tout commence par une liste. Le Cameroun a été placé sur la liste grise du GAFI — le Groupe d’Action Financière internationale — en février 2023, avec un plan d’action portant sur un large éventail de déficiences : amélioration de la compréhension nationale des risques de blanchiment, renforcement de la supervision, transparence des bénéficiaires effectifs, efficacité des agences d’enquête financière. À ce jour, il n’en est pas sorti. Checklynx

Il n’est pas seul. Au 13 juin 2025, la liste grise du GAFI comprend notamment le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, l’Angola, le Kenya, le Liban, le Venezuela et le Yémen. Sur les six pays de la zone CEMAC — Cameroun, Gabon, Congo, RCA, Tchad, Guinée équatoriale — plusieurs sont concernés directement ou indirectement par ces évaluations défavorables. AML UAE

La conséquence pour les plateformes crypto est immédiate et mécanique. Les institutions financières exposées à des pays figurant sur la liste grise sont tenues d’appliquer une Diligence Renforcée — Enhanced Due Diligence — incluant des informations plus granulaires sur l’origine des fonds, la propriété effective et la finalité des transactions. Pour un exchange comme Coinbase, dont le modèle repose sur l’automatisation du onboarding, cela revient à un coût de conformité disproportionné par rapport au volume d’affaires attendu de la CEMAC. La décision la plus simple est de ne pas ouvrir la porte du tout. Focal

La COBAC ferme le verrou côté local

Si les grandes plateformes internationales hésitent à onboarder les résidents de la zone, les banques locales ont, elles, reçu l’ordre explicite de ne pas bouger. La COBAC — Commission Bancaire de l’Afrique Centrale — interdit formellement aux établissements assujettis d’intervenir, de quelque manière que ce soit, pour leur compte ou le compte de tiers, dans les transactions relatives aux cryptomonnaies. Cette décision, COBAC D-2022-071, date de mai 2022. Kalieu-elongo

Le signal envoyé au marché est sans ambiguïté. Même si la BEAC et la COBAC condamnent l’utilisation des cryptos dans la sous-région, elles proposent peu d’alternatives pour contrer le phénomène. En d’autres termes, le régulateur dit non — sans proposer de voie légale alternative. Financial Afrik

La BEAC ajoute une couche supplémentaire avec le contrôle des changes. En zone CEMAC, les seules devises admises sont le franc CFA ou les devises émises par d’autres banques centrales. Le Bitcoin, l’USDT ou l’Ethereum n’entrent dans aucune de ces catégories. Acheter des cryptos depuis un compte bancaire local implique une sortie de capitaux que la réglementation des changes de 2018 encadre sévèrement — et que les banques locales, sous la surveillance de la BEAC, refusent de faciliter. Kalieu-elongo

Le mur du KYC : quand l’infrastructure manque

Même pour un résident disposant d’un passeport valide et d’une bonne connexion internet, le parcours d’obstacle ne s’arrête pas là. Les systèmes de vérification d’identité (KYC) des grandes plateformes ont été conçus pour le monde occidental, puis progressivement adaptés à quelques marchés émergents prioritaires — Inde, Brésil, Nigeria, Afrique du Sud. La CEMAC n’en fait pas partie.

Le problème est double. D’abord, technique : les systèmes de vérification ont été construits pour des identités structurées. Le problème principal n’est pas que les clients ne soumettent pas leurs documents — c’est que les preuves de domicile varient énormément d’une région à l’autre, et que la plupart des systèmes de vérification ne sont pas conçus pour gérer cette diversité. Une facture d’électricité au Cameroun — quand elle existe — ne ressemble en rien à ce qu’un algorithme entraîné sur des documents européens sait lire. Shufti

Ensuite, structurel : plus de 40 % des Camerounais ruraux ne disposent pas de pièce d’identité officielle. Dans un contexte où l’adressage postal formel est encore largement absent des quartiers périphériques des grandes villes, la notion même de « preuve de domicile » — ce document que chaque plateforme réclame comme condition sine qua non du onboarding — n’a pas d’équivalent local standardisé. VOVE ID

Les algorithmes d’intelligence artificielle chargés d’analyser ces documents aggravent le problème. Binance utilise une vérification documentaire par IA via des fournisseurs comme Sumsub pour détecter les soumissions frauduleuses. Ces modèles ont été massivement entraînés sur des documents nord-américains, européens et asiatiques. Une carte nationale d’identité camerounaise ou un passeport tchadien sont statistiquement sous-représentés dans ces bases — le taux de rejet automatique est donc structurellement élevé, même pour des documents parfaitement valides. Idone

Le calcul économique des plateformes

Le raisonnement des grandes plateformes, rarement formulé publiquement, est pourtant limpide. En 2024, les déficiences KYC ont représenté 31 % de toutes les pénalités dans le secteur crypto, pour un total de 1,25 milliard de dollars d’amendes — en hausse de 35 % par rapport à 2023. Dans ce contexte réglementaire, onboarder des utilisateurs issus d’un pays figurant sur la liste grise du GAFI, avec des documents difficiles à vérifier, pour des volumes de transactions faibles en valeur absolue, représente un ratio risque/rendement défavorable. La décision rationnelle est l’exclusion par défaut. Sanction Scanner

C’est l’un des paradoxes les plus frappants de la finance numérique : la technologie blockchain est, par nature, sans frontières. Mais les on-ramps — les points d’entrée fiat vers le monde crypto — sont, eux, profondément ancrés dans des géographies réglementaires. Et la zone franc CFA se retrouve, par l’accumulation de ces contraintes, du mauvais côté de chacune d’entre elles.

Une exclusion qui se perpétue elle-même

Ce qui rend cette situation particulièrement difficile à résoudre, c’est son caractère auto-entretenu. L’absence d’accès légal aux grandes plateformes prive la région d’une base d’utilisateurs formellement enregistrés, ce qui empêche l’émergence de données de marché fiables, ce qui maintient les plateformes dans l’incertitude sur le risque réel, ce qui justifie le maintien des restrictions.

Les utilisateurs qui contournent ces obstacles le font via le marché P2P — transactions directes entre particuliers, sans garantie institutionnelle — ou via des VPN, au risque de voir leurs comptes gelés. Toute tentative de contournement via VPN constitue une violation des conditions d’utilisation de Binance et peut entraîner le gel immédiat du compte et des fonds. Le vide réglementaire local fabrique ainsi une zone grise d’usage qui confirme, aux yeux des régulateurs internationaux, la nécessité d’une vigilance accrue. OKX

Le cadre juridique attendu depuis 2020 de la COSUMAF — la Commission de Surveillance du Marché Financier de l’Afrique Centrale — se fait toujours attendre, laissant les épargnants dans une insécurité juridique persistante. Financial Afrik

Vers une sortie par l’infrastructure ?

Des solutions émergent en marge du système. Quelques fintechs spécialisées dans les corridors de remittance tentent de construire des ponts entre la liquidité stablecoin disponible en dehors de la zone et les réseaux de mobile money locaux — Orange Money, MTN MoMo — qui, eux, disposent d’une infrastructure KYC reconnue par les opérateurs télécoms. Le principe : faire entrer la valeur par le haut (diaspora européenne, profils KYC propres) et la distribuer par le bas (mobile money, sans que le destinataire ait besoin d’aucun compte crypto).

C’est une approche par contournement pragmatique plutôt que par affrontement réglementaire. Elle ne résout pas le problème de fond — l’absence d’un cadre juridique clair pour les cryptoactifs en zone CEMAC — mais elle montre que l’exclusion n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’un empilement de décisions réversibles : une sortie de la liste grise du GAFI, une évolution de la position de la COBAC, une mise à jour des modèles de vérification d’identité des grandes plateformes.

Chacun de ces verrous peut sauter. La question est de savoir dans quel ordre, et à quel rythme.

Sources : GAFI (plénières 2023–2025), COBAC décision D-2022-071, Règlement CEMAC/UMAC 2018, Financial Afrik, Sumsub, Sanction Scanner.

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