Kraken ne veut plus seulement être une plateforme où l’on achète et vend des cryptomonnaies. Son ambition est désormais beaucoup plus vaste : devenir une véritable banque. Et derrière cette annonce se dessine peut-être l’une des transformations les plus importantes du système financier.
Pendant des années, les plateformes crypto ont été présentées comme une alternative aux banques. Elles permettaient d’acheter du Bitcoin, de conserver des actifs numériques et de transférer de l’argent sans passer par les infrastructures financières traditionnelles. Mais le mouvement est en train de s’inverser. Les grandes entreprises crypto ne cherchent plus nécessairement à remplacer les banques : elles commencent à vouloir faire le même métier qu’elles.
La dernière illustration de cette évolution vient de Kraken. Dave Ripley, co-CEO de Kraken et de sa maison mère Payward, a déclaré lors du Wyoming Blockchain Symposium 2026 que le groupe envisageait de devenir une banque à part entière dans certains marchés internationaux. « Nous envisageons de devenir une banque à part entière dans certaines de nos autres zones géographiques, probablement pas aux États-Unis immédiatement », a-t-il expliqué à The Block.
La déclaration est loin d’être anodine. Kraken ne parle plus simplement de crypto, de trading ou de Bitcoin. Dave Ripley décrit lui-même ce qu’il considère comme le cœur du métier bancaire : les paiements et les mouvements d’argent, le crédit, les rendements et la conservation des actifs. Et selon lui, Kraken fait déjà ces quatre choses.
Autrement dit, le raisonnement est simple : si une plateforme possède déjà les briques essentielles d’une activité bancaire, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout et obtenir les licences permettant de proposer l’ensemble des services sous une véritable licence bancaire ?
Kraken est déjà en train de sortir du monde de la crypto
Cette évolution ne tombe pas du ciel. Depuis plusieurs années, Kraken élargit progressivement son périmètre. La plateforme ne veut plus dépendre uniquement des commissions générées par les achats et ventes de cryptomonnaies. Elle développe notamment ses activités liées aux actions, aux actifs tokenisés, aux contrats à terme, à la conservation et aux services financiers.
Les résultats du deuxième trimestre 2026 permettent justement de mesurer cette transformation. Payward a enregistré 508 millions de dollars de revenus ajustés, soit une progression de 17 % sur un an. Dans le même temps, le volume total des transactions sur la plateforme a reculé à 310 milliards de dollars. Le nombre de comptes financés a pourtant atteint 6,6 millions, en hausse de 42 %.
Le chiffre le plus révélateur est peut-être ailleurs : les revenus provenant des activités liées aux actifs et aux services représentent désormais environ 60 % du chiffre d’affaires, contre 55 % un an auparavant. Kraken est donc progressivement en train de construire un modèle économique dans lequel le trading crypto n’est plus l’unique moteur de croissance.
C’est exactement le type de diversification que l’on pouvait attendre après plusieurs années de cycles extrêmement violents sur le marché des cryptomonnaies. Lorsque les volumes de trading s’effondrent, les commissions diminuent. Une entreprise qui dépend exclusivement du trading reste donc prisonnière du cycle crypto.
À l’inverse, un compte bancaire, une carte, un service de paiement, un produit de rendement, un service de conservation ou un crédit peuvent générer des revenus beaucoup plus récurrents.
Kraken veut donc passer d’un modèle transactionnel à un modèle financier.
Le paradoxe : la crypto voulait supprimer les intermédiaires, elle veut maintenant devenir l’intermédiaire
C’est probablement l’aspect le plus intéressant de cette évolution.
Lorsque Bitcoin est apparu, son ambition était notamment de permettre aux individus de transférer de la valeur sans avoir besoin de faire confiance à une banque. Quinze ans plus tard, les entreprises construites autour de cet écosystème cherchent à obtenir des licences bancaires.
Cela peut sembler contradictoire. En réalité, ce ne l’est pas.
La technologie blockchain n’a jamais supprimé le besoin de services financiers. Elle a surtout permis de modifier la manière dont ces services sont construits et exécutés.
Une personne a toujours besoin de recevoir son salaire, de payer son loyer, d’envoyer de l’argent à l’étranger, de conserver son épargne, d’investir, d’emprunter ou de disposer d’un moyen de paiement. Ce qui change, c’est l’infrastructure située derrière ces opérations.
C’est précisément là que se situe la bataille.
La banque traditionnelle possède historiquement la relation avec le client et les licences. La fintech possède l’expérience utilisateur. La crypto possède désormais les infrastructures blockchain, les stablecoins et les marchés numériques.
Les frontières entre ces trois mondes sont en train de disparaître.
Le stablecoin pourrait être la pièce manquante
Cette transformation devient encore plus intéressante avec l’arrivée massive des stablecoins.
Un stablecoin comme l’USDC peut fonctionner comme une couche de règlement numérique entre différentes infrastructures. Pour l’utilisateur final, il n’est même pas nécessaire de savoir qu’un stablecoin intervient dans la transaction.
Un client peut envoyer des euros. L’infrastructure peut convertir ces euros en stablecoin, transférer cette valeur sur une blockchain, puis permettre au destinataire de recevoir des francs CFA, des dollars ou une autre monnaie locale.
C’est notamment le principe qui permet à de nouvelles infrastructures de paiement de fonctionner avec beaucoup plus de souplesse qu’un système bancaire traditionnel. Des services comme IPercash illustrent cette nouvelle logique : le stablecoin peut rester invisible pour l’utilisateur final tout en servant de rail de compensation entre deux systèmes monétaires.
La véritable révolution n’est donc peut-être pas de faire payer les consommateurs en cryptomonnaies.
Elle consiste à utiliser la blockchain pour faire fonctionner l’infrastructure financière située derrière les paiements traditionnels.
Et c’est précisément cette évolution qui intéresse désormais les grandes plateformes.
Kraken veut une banque, mais pas nécessairement aux États-Unis
Il faut toutefois éviter d’aller trop vite.
Kraken n’a pas annoncé le lancement immédiat d’une banque universelle. Dave Ripley a simplement indiqué que Payward étudiait cette possibilité dans certaines juridictions internationales, sans préciser les pays concernés ni les licences envisagées.
Aux États-Unis, Kraken possède déjà une présence bancaire particulière avec Kraken Financial, une institution basée dans le Wyoming. Mais cette structure ne correspond pas encore à une banque commerciale classique capable de proposer l’ensemble des services bancaires traditionnels.
L’intérêt de Kraken pour les marchés internationaux est donc particulièrement révélateur. Certaines juridictions peuvent offrir un environnement réglementaire permettant à une entreprise crypto de réunir plus facilement plusieurs activités sous une même licence.
Et une fois cette infrastructure construite, le modèle peut devenir extrêmement puissant.
Imaginez une seule application permettant d’acheter du Bitcoin, de détenir des dollars tokenisés, d’investir dans des actions, de recevoir un salaire, d’envoyer de l’argent à l’étranger, de générer un rendement sur son épargne, de payer avec une carte et, demain, d’obtenir un crédit immobilier.
À ce stade, la question « est-ce une plateforme crypto ou une banque ? » devient presque impossible à trancher.
La prochaine bataille ne sera peut-être pas Bitcoin contre les banques
C’est probablement la conclusion la plus importante à tirer de l’annonce de Kraken.
La prochaine bataille financière ne se jouera pas nécessairement entre les cryptomonnaies et les banques traditionnelles. Elle pourrait opposer des plateformes financières capables de combiner les deux mondes.
Les banques possèdent les licences, les dépôts, la clientèle et la connaissance réglementaire. Les entreprises crypto disposent de nouvelles infrastructures de règlement, de marchés numériques ouverts en permanence et de technologies permettant de déplacer de la valeur à l’échelle mondiale.
Entre les deux, les fintechs ont déjà démontré qu’il était possible de reconstruire une expérience bancaire beaucoup plus simple.
Le modèle qui émergera demain pourrait donc ressembler à une banque sans agence, une fintech avec une licence bancaire et une infrastructure fonctionnant en partie sur des blockchains.
Kraken vient simplement de dire à voix haute ce que beaucoup d’acteurs du secteur ont déjà commencé à construire.
La crypto ne cherche peut-être plus à tuer la banque. Elle cherche à devenir la nouvelle banque.
Et si cette tendance se poursuit, le véritable gagnant ne sera pas nécessairement celui qui possède le plus de Bitcoin. Ce sera celui qui contrôlera les rails sur lesquels circuleront les prochaines générations de monnaie numérique.
