Le dernier rapport de l’Oxfam a relancé un débat désormais classique en Europe : les grandes entreprises favoriseraient les inégalités en distribuant une part excessive de leurs bénéfices aux actionnaires, au détriment des salariés et de l’investissement productif.

À première vue, les chiffres sont frappants : une proportion importante des profits serait reversée sous forme de dividendes, tandis que les écarts de rémunération entre dirigeants et employés continuent de se creuser. Le capitalisme occidental apparaîtrait ainsi comme un système où la valeur remonte vers le capital.

Mais cette lecture, largement médiatisée, repose sur un présupposé rarement interrogé : celui d’un capitalisme structuré, transparent, où les règles de gouvernance sont relativement respectées et où la distribution de la richesse suit des canaux identifiables.

Or, dès que l’on déplace le regard vers la zone CFA, ce diagnostic se fissure.

Un capitalisme sans dividendes

Dans de nombreuses économies d’Afrique francophone, le problème n’est pas que les actionnaires captent trop de richesse. C’est, paradoxalement, qu’ils n’en captent presque pas — du moins pas sous la forme classique des dividendes.

Le capitalisme y est dominé par la figure du promoteur, souvent actionnaire majoritaire et dirigeant opérationnel. Cette concentration des rôles transforme profondément la manière dont la valeur est extraite de l’entreprise.

Contrairement aux grandes entreprises occidentales, où la distribution de dividendes constitue un mécanisme central de rémunération du capital, les entreprises de la zone CFA privilégient des circuits internes :

  • rémunérations élevées des dirigeants
  • avantages en nature
  • contrats liés ou prestations externalisées
  • captation indirecte de trésorerie

Dans ce modèle, la richesse ne remonte pas vers l’actionnaire en tant que tel. Elle est absorbée en amont, au niveau de la direction.

Les actionnaires minoritaires, quant à eux, restent souvent à l’écart du partage de la valeur.

Une illusion statistique

Cette réalité produit un effet paradoxal : les indicateurs classiques utilisés dans les rapports internationaux deviennent largement inopérants.

Là où Oxfam observe une captation excessive des profits par les actionnaires en Europe, l’Afrique francophone présente une configuration inverse en apparence : peu de dividendes, mais une forte concentration de richesse au sommet.

En réalité, il ne s’agit pas de deux systèmes opposés, mais de deux formes différentes d’un même phénomène : la captation de l’excédent économique.

  • En Occident, elle est formalisée, visible, encadrée par des règles de gouvernance.
  • En zone CFA, elle est diffuse, internalisée, souvent opaque.

Le problème n’est donc pas seulement économique. Il est informationnel.

Le déficit de transparence comme cœur du système

Ce qui distingue fondamentalement ces deux capitalismes, ce n’est pas tant la répartition de la richesse que la capacité à la tracer.

Dans les économies développées, la séparation entre actionnaires, dirigeants et organes de contrôle permet — au moins en théorie — de rendre visible le partage de la valeur.

En zone CFA, cette séparation est fréquemment absente ou formelle. Le contrôle est faible, les mécanismes de reporting limités, et l’information financière difficilement accessible.

Il en résulte un capitalisme de proximité, fondé sur la confiance personnelle plutôt que sur la transparence institutionnelle.

Vers un capitalisme programmable ?

C’est précisément sur ce point que les technologies issues de la blockchain pourraient introduire une rupture majeure.

En permettant l’enregistrement immuable des transactions et l’automatisation des règles de gouvernance via les smart contracts, elles ouvrent la voie à un capitalisme programmable, où la distribution de la valeur ne dépend plus uniquement de la volonté des dirigeants.

Concrètement, cela signifie :

  • des règles de distribution des bénéfices inscrites dans le code
  • une traçabilité complète des flux financiers
  • une exécution automatique des droits des actionnaires
  • une réduction des marges de manœuvre pour les captations informelles

Dans un tel système, les actionnaires minoritaires ne seraient plus dépendants d’une assemblée générale formelle ou d’une gouvernance opaque. Leurs droits seraient exécutés automatiquement.

Une opportunité pour la zone CFA

Loin d’être un handicap, le relatif retard des infrastructures financières en Afrique pourrait devenir un avantage.

Là où les économies occidentales doivent réformer des systèmes lourds et institutionnalisés, la zone CFA peut, en théorie, sauter une étape et adopter directement des modèles plus transparents.

À condition, toutefois, de dépasser une vision purement technologique.

Car la blockchain ne résout pas tout. Elle ne fait que rendre visibles et exécutables des règles qui doivent d’abord être acceptées collectivement.

Mais elle introduit un changement décisif : elle déplace le pouvoir.

D’un capitalisme fondé sur la confiance personnelle et la concentration des décisions, elle ouvre la possibilité d’un capitalisme fondé sur la transparence, la traçabilité et l’automatisation des droits.

En ce sens, le débat ouvert par Oxfam trouve en Afrique un prolongement inattendu.

Non pas celui d’un capitalisme plus inégalitaire, mais celui d’un capitalisme encore largement invisible — et peut-être, demain, programmable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *