En Argentine, les cryptomonnaies servent d’abord à acheter des dollars. La zone CFA connaît un phénomène similaire, mais avec une particularité : le franc CFA est lui-même adossé à l’euro, et donc relativement stable. Pourtant, les stablecoins adossés au dollar (USDT, USDC) y progressent massivement.

Selon Chainalysis, les stablecoins représentent désormais environ 43 % du volume total des transactions crypto en Afrique subsaharienne . Leur adoption en Afrique francophone dépasse le simple cercle des traders et répond à des besoins structurels concrets.

De la pénurie de dollars à l’usage quotidien

À l’instar des Argentins qui utilisaient les stablecoins pour contourner le contrôle des changes, les entrepreneurs et commerçants d’Afrique de l’Ouest et du Centre ont trouvé dans l’USDT un moyen de pallier un problème récurrent : la rareté du dollar américain .

  • Pénurie de devises : Obtenir des dollars pour importer des marchandises est souvent long et coûteux. Les stablecoins permettent de détenir une réserve de valeur en dollars sans passer par le système bancaire traditionnel.
  • Frictions transfrontalières : Paradoxalement, il est parfois plus difficile et plus cher d’envoyer de l’argent du Sénégal au Cameroun (pourtant tous deux dans la zone CFA) qu’en Europe . Les stablecoins offrent un règlement quasi-instantané avec des frais réduits, ce qui séduit particulièrement les travailleurs indépendants et les PME .
  • Stabilité face aux fluctuations locales : Si le CFA est stable face à l’euro, il reste soumis aux décisions de la BCE et ne protège pas contre une érosion du pouvoir d’achat en cas de dévaluation interne. Le dollar, valeur de référence mondiale, reste perçu comme un refuge plus sûr pour l’épargne .

À l’image de l’Argentine où l’usage des stablecoins a perduré malgré le recul de l’inflation, en Afrique francophone leur utilisation ne faiblit pas. Une fois que l’on a goûté à la fluidité et à l’accessibilité du dollar numérique, il est difficile de revenir aux lourdeurs des circuits traditionnels.

Banques centrales : entre souveraineté monétaire et adoption de fait

Devant cette déferlante, les autorités monétaires de la zone CFA adoptent des postures divergentes, mais toutes marquées par une volonté de préserver leur souveraineté.

  • La position ferme de la BEAC (CEMAC) : Le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale, Yvon Sana Bangui, a été très clair : « Nous n’aurons qu’une parité : un franc CFA, un franc CFA numérique » . La BEAC entend interdire les stablecoins adossés au dollar et créer sa propre monnaie numérique (e-CFA) à parité stricte avec le franc. L’objectif est d’éviter une « dollarisation » de fait qui viderait ses réserves de change et lui ferait perdre le contrôle de sa politique monétaire .
  • La prudence active de la BCEAO (UEMOA) : La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest est plus nuancée. Elle rappelle que les cryptos « ne sont pas de la monnaie » et qu’elles sont risquées, mais elle a mis en place un comité dédié (C-CRYPTO) pour réfléchir à un cadre réglementaire . Elle observe l’essor des stablecoins et explore également la piste de l’e-CFA, une monnaie numérique de banque centrale . Cette position d’équilibriste vise à encadrer l’innovation sans étouffer une pratique devenue incontournable.

Cette situation contraste avec celle du Kenya, qui a choisi d’intégrer les stablecoins en les régulant strictement (réserves obligatoires, rachat à vue), ou du Nigeria, qui a ouvert un bac à sable réglementaire pour les exchanges . La zone CFA, par son ancrage à l’euro, se vit comme un « îlot de stabilité » qui cherche à se prémunir contre l’intrusion d’une monnaie parallèle.

Un laboratoire de la « crypto utilitaire »

L’Argentine est le miroir grossi de ce qui se joue en Afrique francophone. Les stablecoins y sont devenus une « infrastructure financière ordinaire ». C’est aussi le cas dans la zone CFA, et ce pour des raisons similaires : accès au dollar, nécessité de transferts rapides et économie informelle massive .

Cependant, un élément clé distingue les deux régions. En Argentine, les autorités sont en roue libre face à la dollarisation. Dans la zone CFA, les banques centrales considèrent les stablecoins comme une menace directe à leur souveraineté . La réponse institutionnelle ne se fait donc pas attendre : elle se prépare via des projets de CFA numérique contrôlé.

Les Argentins se tournent vers les stablecoins pour survivre à leur monnaie nationale. Les populations de la zone CFA, dont la monnaie est stable, les utilisent pour contourner les limites d’un système financier régional trop rigide. Dans les deux cas, le résultat est le même : les dollars numériques gagnent du terrain, et les banques centrales doivent désormais composer avec cette nouvelle réalité.

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