Pendant des décennies, les paiements internationaux ont reposé sur une architecture relativement stable. Les banques détenaient les comptes, Visa et Mastercard faisaient circuler les paiements, et les virements internationaux empruntaient des réseaux comme SWIFT. Cette organisation semblait immuable. Pourtant, l’annonce du lancement d’Open USD, une nouvelle stablecoin développée par un consortium réunissant notamment Visa, Mastercard, Coinbase et plus de 140 entreprises, montre que cette architecture est peut-être en train de changer plus rapidement qu’on ne l’imagine.
À première vue, l’information pourrait sembler n’être qu’une nouvelle de plus dans l’univers des cryptomonnaies. Après tout, le marché compte déjà des géants comme l’USDT de Tether ou l’USDC de Circle. Pourquoi une stablecoin supplémentaire serait-elle importante ?
Parce que cette fois, ce ne sont plus seulement des entreprises issues du monde crypto qui construisent une monnaie numérique. Ce sont aussi les principaux acteurs de l’infrastructure mondiale des paiements qui décident d’investir dans cette nouvelle génération de réseaux.
Le véritable enjeu n’est donc pas la création d’un nouveau jeton numérique. Il réside dans le fait que Visa et Mastercard semblent désormais considérer les stablecoins non plus comme une menace, mais comme une évolution naturelle de leur propre métier.
Depuis plus de cinquante ans, leur rôle consiste à transporter des informations de paiement entre les banques. Lorsqu’un consommateur paie avec sa carte, la monnaie ne voyage pas réellement : ce sont des messages comptables qui circulent entre plusieurs intermédiaires. Les stablecoins proposent une approche différente. La valeur elle-même peut circuler directement sur une blockchain, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, avec un règlement quasi instantané.
Dans ce nouveau modèle, les réseaux de cartes ne disparaissent pas nécessairement. Ils peuvent devenir des fournisseurs de services, de conformité, de sécurité ou d’expérience utilisateur au-dessus d’une infrastructure blockchain ouverte. Autrement dit, ils choisissent d’accompagner la transformation plutôt que de la subir.
L’autre élément particulièrement intéressant est le modèle économique annoncé par Open USD. Les revenus générés par les réserves financières qui garantissent la stablecoin seraient partagés entre les différents partenaires du consortium. Cette logique tranche avec celle des stablecoins traditionnels, où ces revenus bénéficient essentiellement à l’émetteur. Si ce modèle s’impose, il pourrait encourager de nombreuses entreprises financières à participer directement au développement d’infrastructures communes plutôt qu’à construire chacune leur propre stablecoin.
Cette évolution intervient dans un contexte réglementaire nouveau. L’adoption du GENIUS Act aux États-Unis a donné aux acteurs financiers un cadre juridique beaucoup plus clair pour l’émission et l’utilisation des stablecoins. En quelques mois seulement, on observe une accélération spectaculaire des initiatives : banques, réseaux de paiement, sociétés de gestion d’actifs et fintechs investissent désormais massivement dans ce secteur.
Mais c’est peut-être en Afrique que cette transformation pourrait produire les effets les plus visibles.
Alors que les stablecoins restent encore largement associés au trading de cryptomonnaies dans les pays développés, ils répondent déjà à des besoins très concrets sur le continent africain. Ils facilitent les paiements internationaux, le règlement des importations, les transferts de fonds de la diaspora, ainsi que les échanges entre entreprises opérant dans plusieurs pays.
Dans cette perspective, les stablecoins ne remplacent pas les monnaies nationales. Ils constituent plutôt une nouvelle infrastructure permettant de transporter la valeur à l’échelle mondiale, avant une conversion dans la devise locale au moment du paiement.
Cette distinction est essentielle. L’enjeu n’est pas de substituer le dollar numérique au franc CFA, au franc congolais ou au naira. L’enjeu est de rendre la circulation internationale de ces monnaies plus rapide, moins coûteuse et plus accessible.
C’est précisément dans cet espace que se développent de nouveaux acteurs spécialisés dans les transferts internationaux. Certaines plateformes utilisent déjà les stablecoins comme infrastructure technique tout en permettant aux bénéficiaires de recevoir directement des devises locales sur son compte mobile ou via les réseaux de paiement existants. C’est notamment l’approche développée par des entreprises comme IPercash, qui s’appuient sur cette technologie pour optimiser les transferts internationaux sans modifier l’expérience des utilisateurs finaux.
L’annonce d’Open USD montre ainsi que les stablecoins entrent dans une nouvelle phase de leur développement. Après avoir été un outil principalement utilisé par l’industrie des cryptomonnaies, ils deviennent progressivement une composante de l’infrastructure financière mondiale.
L’histoire économique montre que les grandes ruptures technologiques ne remplacent pas toujours les acteurs établis ; elles les obligent surtout à évoluer. Le fait que Visa et Mastercard participent aujourd’hui à la construction de cette nouvelle infrastructure est peut-être le signal le plus fort envoyé au marché. Les stablecoins ne sont plus seulement une innovation financière. Ils sont en train de devenir les nouveaux rails sur lesquels circulera une partie croissante de la monnaie mondiale.
