Le Fonds monétaire international (FMI) vient une nouvelle fois de tirer la sonnette d’alarme sur les cryptomonnaies. Cette fois, c’est le Nigeria qui est dans son viseur. Dans son dernier rapport, l’institution s’inquiète de l’adoption massive des stablecoins, ces cryptomonnaies dont la valeur est indexée sur une monnaie comme le dollar américain.
À première vue, cette position peut sembler surprenante. Pourquoi une technologie qui facilite les paiements et réduit les coûts des transferts internationaux inquiète-t-elle autant une institution chargée de veiller à la stabilité financière mondiale ?
La réponse est simple : le véritable sujet n’est pas la technologie. C’est le pouvoir monétaire.
Le Nigeria devient le premier laboratoire africain des stablecoins
Le FMI rappelle que le Nigeria concentre aujourd’hui près de 60 % des flux de stablecoins vers l’Afrique subsaharienne, pour un volume estimé à 59 milliards de dollars sur une seule année.
Ces chiffres montrent que les stablecoins ne sont plus un phénomène réservé aux investisseurs en cryptomonnaies.
Ils sont devenus un outil utilisé chaque jour par des particuliers, des commerçants, des entreprises et des travailleurs de la diaspora pour envoyer de l’argent, régler des fournisseurs ou protéger leur épargne contre les fluctuations de la monnaie locale.
Cette adoption n’a pas été décidée par l’État.
Elle est née de besoins économiques très concrets.
Les stablecoins répondent à des problèmes que le système bancaire ne résout pas toujours
Pourquoi un entrepreneur nigérian choisit-il un stablecoin plutôt qu’un virement bancaire traditionnel ?
Pourquoi un membre de la diaspora préfère-t-il parfois envoyer des USDT plutôt qu’utiliser un circuit classique ?
Parce que les stablecoins permettent souvent de transférer de la valeur plus rapidement, avec moins d’intermédiaires et à un coût inférieur.
Ils offrent également un accès permanent à un dollar numérique, particulièrement recherché dans les économies où la monnaie locale connaît une forte volatilité.
Autrement dit, leur succès ne résulte pas d’un effet de mode, mais d’une réponse à des besoins économiques que les infrastructures traditionnelles peinent parfois à satisfaire.
La véritable inquiétude du FMI : la souveraineté monétaire
Le FMI reconnaît d’ailleurs ces avantages.
Mais il met en garde contre un autre phénomène : la dollarisation numérique.
Si une part croissante des transactions est réalisée en stablecoins adossés au dollar, la monnaie nationale risque de perdre progressivement certaines de ses fonctions économiques.
Cette évolution pourrait réduire l’efficacité de la politique monétaire de la banque centrale, compliquer le suivi des flux financiers et limiter les instruments dont dispose l’État pour intervenir sur son économie.
Ces préoccupations sont légitimes.
Toute banque centrale souhaite préserver sa capacité à conduire sa politique monétaire.
Le vrai défi n’est peut-être pas celui que l’on croit
Faut-il pour autant considérer les stablecoins comme une menace ?
L’expérience nigériane invite à une lecture plus nuancée.
Les stablecoins ne remplacent pas nécessairement les monnaies nationales dans les paiements du quotidien.
Ils sont avant tout utilisés comme monnaie de règlement internationale, notamment pour le commerce extérieur, les transferts de la diaspora et les échanges entre entreprises.
Autrement dit, ils remplissent souvent une fonction comparable à celle que joue déjà le dollar dans de nombreuses économies émergentes.
La question n’est donc peut-être pas de savoir comment empêcher leur utilisation.
La véritable question est de savoir comment les intégrer dans un cadre réglementaire permettant de préserver la stabilité financière tout en profitant de leurs avantages.
Une leçon pour les pays de la zone franc CFA
Le débat nigérian dépasse largement les frontières du pays.
Dans plusieurs États africains, les banques centrales expriment elles aussi leurs inquiétudes face à la montée des stablecoins.
Pourtant, une autre approche est possible.
Les stablecoins ne sont pas obligés de remplacer les monnaies nationales.
Ils peuvent devenir leur infrastructure internationale de circulation.
Le franc CFA, par exemple, pourrait continuer à être utilisé pour tous les paiements domestiques, tandis que des stablecoins serviraient de monnaie de compensation pour les transferts internationaux, les règlements commerciaux ou les envois de fonds de la diaspora.
Dans ce modèle, les banques et les établissements de paiement conservent leur rôle de distributeurs de monnaie locale, tandis que la blockchain réduit les coûts et les délais des échanges internationaux.
Le véritable enseignement du Nigeria est peut-être là.
Les stablecoins ne s’imposent pas parce qu’ils sont des cryptomonnaies.
Ils s’imposent parce qu’ils répondent à un besoin économique réel.
Et l’histoire montre qu’il est souvent plus efficace d’encadrer une innovation que d’essayer de l’empêcher.
