Et si la prochaine guerre des monnaies ne se jouait plus seulement entre les banques centrales, mais directement sur les blockchains ? C’est l’idée qui se dessine derrière une récente prise de position de Changpeng Zhao, le fondateur de Binance. Lors de l’ASEAN Tech Summit à Manille, CZ a estimé que les économies pourraient progressivement avoir besoin de stablecoins adossés à leurs propres devises. Derrière cette prédiction se trouve une transformation potentiellement majeure de la finance mondiale : après avoir permis au dollar de circuler sur Internet sous forme de stablecoins, la blockchain pourrait devenir le nouveau terrain de compétition entre les monnaies nationales.
Un stablecoin pour chaque monnaie ?
Pour CZ, le développement des stablecoins répond à une évolution assez simple des besoins de l’économie numérique. Les entreprises veulent pouvoir transférer de la valeur instantanément, à toute heure et au-delà des frontières. Les applications financières ont besoin de moyens de règlement programmables. Et demain, les agents d’intelligence artificielle pourraient eux-mêmes effectuer des transactions, parfois pour quelques centimes, sans intervention humaine. Dans ce nouvel environnement, attendre l’ouverture d’une banque ou le traitement d’un virement international devient difficilement compatible avec une économie fonctionnant en permanence. Le stablecoin apporte une réponse : une représentation numérique d’une monnaie traditionnelle, capable de circuler sur une blockchain 24 heures sur 24. Mais CZ ne dit pas nécessairement que chaque banque centrale devra créer son propre token. Un stablecoin en euros, en dollars, en bahts ou en FCFA pourrait être émis par une entreprise privée agréée, avec des réserves destinées à garantir sa valeur. C’est d’ailleurs une distinction essentielle : un stablecoin n’est pas automatiquement une monnaie numérique de banque centrale. Une MNBC est émise directement par une banque centrale, tandis qu’un stablecoin privé représente une créance ou une valeur adossée à une monnaie existante.
Le dollar possède déjà une avance considérable
Le problème est que cette compétition commence avec un acteur qui possède une avance gigantesque : le dollar américain. Les principaux stablecoins mondiaux sont aujourd’hui très majoritairement libellés en dollars, notamment USDT et USDC. Ils permettent au dollar de circuler sur des blockchains publiques, dans des wallets, des applications DeFi, des plateformes de paiement et des services financiers qui ne dépendent pas directement du système bancaire traditionnel. C’est une forme de dollarisation numérique. Un utilisateur situé à des milliers de kilomètres des États-Unis peut détenir des dollars tokenisés, les envoyer instantanément à quelqu’un d’autre ou les utiliser comme unité de règlement sans jamais ouvrir un compte bancaire américain. Pour Washington, cette évolution peut donc représenter bien davantage qu’une innovation financière. Elle offre au dollar un nouveau canal de circulation mondial. Le GENIUS Act adopté aux États-Unis en 2025 s’inscrit d’ailleurs dans cette volonté de créer un cadre réglementaire pour les stablecoins de paiement. L’Europe, de son côté, dispose de MiCA, tandis que Hong Kong a également mis en place son propre régime réglementaire pour les émetteurs de stablecoins. Les grandes économies ont compris que ces actifs ne peuvent plus être considérés comme une simple niche de l’industrie crypto.
Le paradoxe : les stablecoins pourraient renforcer la compétition monétaire
La situation crée un paradoxe intéressant. La blockchain est souvent présentée comme une technologie permettant de dépasser les frontières monétaires. Pourtant, les stablecoins pourraient au contraire donner une nouvelle dimension à la compétition entre les devises. Si demain un stablecoin en dollar, un stablecoin en euro, un stablecoin en yuan, un stablecoin en baht et un stablecoin en roupie peuvent circuler librement sur les mêmes réseaux, la question ne sera plus seulement de savoir quelle blockchain utiliser. Il faudra déterminer quelle monnaie doit être utilisée comme unité de règlement. Le dollar part avec un avantage considérable parce qu’il bénéficie déjà d’une liquidité mondiale, d’une profondeur de marché et d’un écosystème extrêmement développé. Un stablecoin en monnaie locale peut parfaitement être réglementé et techniquement performant, mais il devra encore convaincre les utilisateurs, les commerçants et les entreprises de l’utiliser. C’est pourquoi la création d’un stablecoin national ne garantit absolument pas son adoption.
Le risque de la « dollarisation numérique »
Pour les économies émergentes, le sujet est particulièrement sensible. Dans un pays où la monnaie locale est moins liquide ou subit une forte inflation, la possibilité de conserver facilement des dollars numériques peut devenir extrêmement attractive. Le phénomène pourrait alors dépasser la simple détention de cryptomonnaies. Un commerçant pourrait accepter des USDC, une entreprise pourrait payer un fournisseur en USDT et un particulier pourrait recevoir un transfert international directement en dollars numériques. La monnaie nationale continuerait à être utilisée dans la vie quotidienne, mais une partie croissante des transactions numériques pourrait être réalisée dans une devise étrangère tokenisée. La dollarisation ne disparaîtrait donc pas avec la blockchain : elle pourrait simplement changer de forme. C’est probablement l’un des enjeux les plus importants de la prochaine décennie monétaire.
Et si le FCFA entrait dans cette course ?
Pour l’Afrique, cette question prend une dimension particulière. Le continent utilise déjà massivement le Mobile Money et dépend fortement des transferts internationaux de sa diaspora. Dans ce contexte, un stablecoin en dollar peut devenir un intermédiaire extrêmement efficace entre deux économies. Un Camerounais vivant en Europe pourrait envoyer de l’argent sous forme d’euros ou de stablecoins, la valeur pourrait être réglée sur une blockchain, puis convertie en FCFA avant d’être créditée sur un portefeuille Mobile Money. Pour l’utilisateur, toute cette infrastructure pourrait rester invisible. Mais cela pose une question stratégique : le FCFA doit-il lui aussi disposer d’une représentation numérique native capable de circuler sur les nouveaux rails financiers ?
La question est encore plus intéressante parce que le FCFA de la CEMAC est déjà lié à l’euro par un régime de change fixe. Un éventuel stablecoin en FCFA pourrait donc devenir une interface numérique entre l’économie régionale et le système monétaire européen, tout en permettant au franc CFA de rester l’unité de compte utilisée localement. À l’inverse, si les stablecoins en dollars deviennent beaucoup plus simples à utiliser que les instruments numériques libellés en FCFA, le dollar pourrait progressivement s’imposer comme la monnaie de référence des transactions numériques internationales en Afrique.
Le véritable enjeu n’est donc pas de créer un token
Créer un stablecoin est finalement la partie la plus simple du problème. La vraie difficulté consiste à créer un écosystème autour de celui-ci. Il faut des réserves crédibles, un cadre réglementaire, des mécanismes de conversion, des plateformes capables de l’accepter, des banques ou établissements financiers capables de gérer les sorties et les entrées de fonds, mais aussi suffisamment de liquidité pour que le stablecoin puisse être utilisé quotidiennement. Il faut enfin des utilisateurs. Un stablecoin en FCFA qui existe techniquement mais qui n’est accepté par aucun commerçant et n’est disponible sur aucune application ne changera pratiquement rien.
C’est pourquoi la compétition pourrait finalement se jouer moins entre les tokens qu’entre les infrastructures. Le stablecoin qui remportera la bataille ne sera pas nécessairement celui dont la technologie blockchain est la plus sophistiquée. Ce sera probablement celui qui sera le plus facile à acheter, à envoyer, à convertir et à utiliser dans le monde réel.
L’intelligence artificielle accélère encore le mouvement
La réflexion de CZ prend une dimension supplémentaire avec l’arrivée des agents d’intelligence artificielle. Un logiciel capable d’agir de manière autonome aura besoin de moyens de paiement adaptés à son fonctionnement. Il pourrait devoir payer quelques centimes pour accéder à une API, acheter une ressource informatique, rémunérer un autre agent ou effectuer une opération en ligne. Les systèmes bancaires traditionnels ne sont pas nécessairement conçus pour des millions de microtransactions automatisées exécutées 24 heures sur 24. Un stablecoin programmable peut, lui, être directement intégré dans le logiciel. Cela pourrait créer une nouvelle demande pour des monnaies numériques capables de circuler automatiquement entre machines.
Dans ce scénario, les stablecoins deviennent plus que des versions numériques des monnaies existantes. Ils deviennent des unités de valeur utilisables directement par les logiciels. Et si chaque grande économie veut que sa monnaie soit utilisée dans cette nouvelle économie automatisée, la compétition pourrait prendre une ampleur encore supérieure.
La prochaine guerre des monnaies pourrait se jouer sur les blockchains
Il faut donc regarder la prédiction de CZ avec un peu de recul. Il ne s’agit pas nécessairement de dire que chaque pays créera demain son propre stablecoin. Certains le feront probablement, d’autres préféreront réglementer des émetteurs privés existants et d’autres encore pourraient miser sur une MNBC. Mais une tendance semble déjà se dessiner : les monnaies nationales cherchent progressivement leur place dans l’économie on-chain.
Le dollar possède une avance considérable grâce à USDT et USDC. L’euro dispose désormais d’un cadre réglementaire solide avec MiCA et voit apparaître de nouveaux stablecoins européens. L’Asie expérimente différentes architectures. Et l’Afrique devra elle aussi décider de la place qu’elle souhaite donner à ses monnaies dans cette nouvelle infrastructure.
La question n’est donc plus seulement de savoir si les stablecoins vont remplacer les monnaies traditionnelles. Ils pourraient au contraire devenir les nouveaux véhicules grâce auxquels ces monnaies se livreront concurrence. Demain, un utilisateur pourrait choisir entre plusieurs versions numériques du dollar, de l’euro, du yuan ou du FCFA sans même se demander sur quelle blockchain elles circulent.
La véritable bataille sera alors celle de la liquidité, de l’acceptation, de la confiance et de l’interopérabilité. Et dans cette nouvelle économie, une monnaie qui n’existe pas sous une forme numérique facilement utilisable pourrait progressivement perdre du terrain face à celles qui auront réussi leur transformation.
La prochaine guerre des monnaies ne se jouera peut-être donc plus seulement entre banques centrales. Elle pourrait se jouer sur les blockchains, entre stablecoins.
