Pendant longtemps, la tokenisation a été présentée comme un nouveau terrain de jeu pour les banques de Wall Street et les géants de la finance. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les plus grandes institutions financières mondiales investissent massivement dans cette technologie, convaincues qu’elle transformera durablement les marchés de capitaux.
Mais une question est rarement posée : et si les principaux bénéficiaires de cette révolution n’étaient pas les États-Unis ou l’Europe, mais l’Afrique ?
Car les difficultés que la tokenisation cherche à résoudre dans les pays développés sont précisément celles qui freinent depuis des décennies le développement économique de l’Afrique subsaharienne.
Une technologie qui répond aux faiblesses des marchés africains
La tokenisation consiste à représenter un actif réel sous la forme d’un jeton numérique inscrit sur une blockchain. Cet actif peut être une action, une obligation, un immeuble, une parcelle agricole, une œuvre d’art ou même une créance commerciale.
En Europe, cette technologie vise principalement à réduire les coûts de transaction et à accélérer les règlements.
En Afrique, l’enjeu est beaucoup plus profond : il s’agit de permettre à des actifs qui étaient jusqu’ici pratiquement impossibles à financer d’accéder enfin aux investisseurs.
Dans de nombreux pays de la zone CFA, les marchés financiers restent peu développés. Les entreprises ont des difficultés à lever des capitaux, les investisseurs disposent de peu de produits financiers, et une grande partie de la richesse reste immobilisée dans l’immobilier, les terres ou les activités informelles.
La tokenisation pourrait progressivement changer cette situation.
Transformer des actifs « immobiles » en capitaux
Prenons un exemple simple.
Aujourd’hui, un promoteur immobilier à Douala, Abidjan ou Dakar doit généralement convaincre une banque de financer son projet.
Demain, ce même promoteur pourrait tokeniser son immeuble.
Des milliers d’investisseurs pourraient acquérir une petite partie du projet pour quelques dizaines de milliers de FCFA seulement.
Le principe est le même pour :
- les plantations agricoles ;
- les infrastructures énergétiques ;
- les entrepôts logistiques ;
- les PME ;
- les projets industriels.
Des actifs autrefois réservés à quelques investisseurs deviendraient accessibles à un public beaucoup plus large.
Une opportunité pour la diaspora africaine
C’est probablement l’application la plus prometteuse.
Chaque année, les diasporas africaines transfèrent des dizaines de milliards de dollars vers leurs familles.
Cet argent sert principalement à financer la consommation, la santé ou la scolarité.
La tokenisation pourrait permettre d’aller beaucoup plus loin.
Au lieu d’envoyer uniquement de l’argent, un Camerounais vivant en France, un Sénégalais installé au Canada ou un Ivoirien résidant aux États-Unis pourraient investir directement dans une entreprise, un immeuble ou une exploitation agricole de leur pays d’origine.
La diaspora deviendrait progressivement un véritable investisseur de long terme.
La zone CFA possède un avantage souvent sous-estimé
On présente souvent le franc CFA comme un frein à l’innovation.
Pourtant, la stabilité monétaire qu’il offre peut devenir un atout considérable dans un univers où les actifs numériques recherchent précisément une monnaie stable.
À condition que les régulateurs accompagnent cette évolution, rien n’empêche d’imaginer demain des actifs tokenisés libellés en FCFA.
Le franc CFA ne serait alors plus seulement une monnaie utilisée localement.
Il pourrait devenir une unité de règlement pour des actifs numériques circulant à l’échelle internationale.
Les stablecoins ouvrent déjà cette voie.
Les stablecoins : le chaînon manquant
Depuis plusieurs années, les stablecoins transforment les paiements internationaux.
Ils permettent déjà d’envoyer de la valeur en quelques secondes d’un continent à l’autre.
La tokenisation va beaucoup plus loin.
Elle permet non seulement de transférer de l’argent, mais également de transférer la propriété d’un actif.
Autrement dit, les stablecoins transportent la monnaie.
La tokenisation transporte la richesse.
Les deux technologies sont parfaitement complémentaires.
C’est précisément cette vision qui commence à émerger dans plusieurs projets africains utilisant les stablecoins comme infrastructure de paiement.
Public, privé ou hybride : quel modèle pour l’Afrique ?
Les banques européennes privilégient aujourd’hui des modèles hybrides.
Les actifs sont enregistrés sur des blockchains publiques comme Ethereum, tout en réservant leur accès aux investisseurs autorisés grâce à des mécanismes de contrôle.
Pour l’Afrique, cette approche semble particulièrement pertinente.
Elle permettrait :
- de bénéficier de la sécurité et de la liquidité des grandes blockchains internationales ;
- de respecter les exigences réglementaires locales ;
- de conserver les procédures KYC et de lutte contre le blanchiment ;
- d’attirer des investisseurs internationaux sans renoncer à la souveraineté réglementaire.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’opposer blockchain publique et blockchain privée.
L’avenir sera probablement hybride.
Les défis restent nombreux
La technologie ne résoudra pas tous les problèmes.
Trois obstacles demeurent particulièrement importants.
Le premier concerne la conservation des actifs numériques.
Les banques africaines devront apprendre à sécuriser les clés cryptographiques tout en offrant les garanties auxquelles les clients sont habitués.
Le deuxième défi est juridique.
Les régulateurs africains devront préciser le statut des actifs tokenisés, leur régime fiscal et les responsabilités en cas de défaillance technique.
Enfin, le troisième défi est celui des compétences.
La tokenisation exige des développeurs blockchain, des juristes spécialisés, des experts en cybersécurité et des professionnels de la conformité.
Former ces talents sera probablement aussi important que développer la technologie elle-même.
Une opportunité historique pour l’Afrique
L’Afrique est souvent arrivée en retard lors des précédentes révolutions financières.
Elle ne possédait ni les infrastructures ni les institutions nécessaires.
La révolution des stablecoins change déjà cette dynamique.
La tokenisation pourrait aller encore plus loin.
Pour la première fois, un entrepreneur camerounais pourrait lever des capitaux auprès d’investisseurs situés partout dans le monde sans dépendre exclusivement des circuits financiers traditionnels.
Pour la première fois également, un investisseur de la diaspora pourrait participer directement au financement de l’économie réelle de son pays d’origine.
La véritable révolution n’est donc peut-être pas que Wall Street se mette à tokeniser ses actifs.
La véritable révolution serait que l’Afrique utilise cette technologie pour construire des marchés financiers qu’elle n’a jamais réellement eu l’occasion de développer.
Comme pour les stablecoins, la question n’est plus de savoir si la tokenisation arrivera en Afrique.
La véritable question est de savoir quels pays prendront suffisamment tôt ce virage pour devenir les places financières numériques du continent.
Et si la zone CFA, souvent perçue comme en retard, disposait finalement d’une occasion unique de devenir l’un des laboratoires de cette nouvelle finance mondiale ?

